Wednesday, December 13, 2017

Le Breton est fidèle, têtu et parle peu. Le Corse a le sens de l'honneur et de l'hospitalité et le Provençal est sociable et volubile. Le Parisien a une tête de chien quant au Berrichon, nous dit George Sand, il faut le voir danser la bourrée pour cerner son caractère car « il est tout entier dans cette danse ». Mais être Forézien ?



Ces clichés, s'ils ne sont pas toujours exacts au particulier, recèlent certainement des vérités au général. Ce qui nous amène à  nous demander quels sont les traits de caractère du Forézien. Quel est son portrait général, vrai ou fantasmé ? Ah ben oui, tiens ! En voila une question qu'elle est bonne ! Nous avons cherché dans quelques bouquins l'avis d'éminents compatriotes, anciens ou présents. En 1865, L.P. Gras évoquait en particulier l'hospitalité des Foréziens - classique ça l'hospitalité, ça ne mange pas de pain  :
"Si vous avez froid, faim ou soif, entrez dans la première ferme venue et asseyez-vous, vous en avez le droit, si vous êtes chrétien. Le maître de la maison vous offrira à  manger et à  boire, ce que vous n'aurez garde de refuser, car ce serait une insulte à  lui faire."
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Il évoque aussi dans Les Evangiles des quenouilles foréziennes la " crédulité robuste " qui le distingue: "Le Forézien admet toute sorte de choses merveilleuses, l'oeuf de coq, la chasse royale, les sorciers, les lutins, les fées, etc. Tous les faits de l'ordre physique qu'il ne peut expliquer, il les attribuera à  des causes surnaturelles. Cependant, son amour propre l'empêchera souvent d'avouer sa crédulité."
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L'archétype du Forézien au XIXe, selon Dauzat (mais c'est Balzac !)
Paysanne des Montagnes du soir dans les années 1900.
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André Steyert cite l' avis plus général de Noël Thiollier (fils de Félix Thiollier) qui utilise l'arme de la comparaison : "Le vrai Forézien, l'homme de la plaine, est gai, expansif, ami du plaisir, un peu indolent, jouissant avec empressement des biens qui lui sont départis, mais sans envie, sans fièvre d'ambition insatiable (...) Le Forézien n'a pas l'âpre amour du gain qui stimule le labeur implacable de l'Auvergnat ni la rude franchise du Gaga, ni le puritanisme, la bonté profonde mais un peu trop discrète du montagnard lyonnais, il n'a pas la grosse joie, l'amour passionné de la bouteille comme le Bourguignon (...), il n'a pas non plus la vivacité spirituelle et légère du Roannais qui se ressent du voisinage de la terre bourbonnaise, mais, de tout cela, il a quelque chose fondu dans un ensemble modéré et harmonieux comme le sol sur lequel il vit. Il est bon, mais sans expansion ; ses moeurs sont honnêtes, mais non pas austères ; il est franc, mais il craint d'offenser ; il aime le plaisir, mais il y veut une certaine délicatesse..."

L'auteur ici fait la part belle à  la plaine, le Pagus Forensis historique, vision « urféenne » pourrait-on dire, « esthétique » de la terre d'Astrée qui exclut la « Stéphanie » des charbonniers et le Roannais. Henri Matte, dans son Pays du Forez, du Roannais et du Jarez, publié en 1930 et qui cite ces mêmes mots de Thiollier, ajoute en conclusion que "Foréziens et Stéphanois forment deux groupes différents à  ne point confondre. L'esprit stéphanois, en effet, tout particulièrement capable d'adaptation, est très réfléchi et très pratique, il montre dans ses oeuvres littéraires des qualités sérieuses qui le caractérisent et lui donnent une physionomie très personnelle." Marguerite Fournier, dans Le livre de la petite patrie (1921) ajoutait : "Et comment oublier ce trait commun à  tous nos pères ? Il n'y avait alors à  Saint-Etienne, il n'y encore aujourd'hui point de place pour les oisifs. Fainéant : voilà  la suprême injure !"
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Ennemonde Diard, dans Coups d'ailes évoque le caractère des gens du massif central: "Il n'existe, en réalité, au coeur de la France, dans ce Massif Central rude et orgueilleux, qu'une seule vieille race d'hommes auxquels l'énergie, la ténacité, la volonté, le courage, la franchise et aussi l'indulgence et la bonne humeur sont qualités communes. Qu'on soit du Puy, de Saint-Etienne ou de Clermont, à  cette vieille race, on est toujours fier d'appartenir."
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D'autres auteurs tenteront de démontrer une « unité forézienne » sans vraiment convaincre. Toujours le même problème à  définir, ce qu'est le Forez et par conséquent ce qu'est un Forézien. Mais quoi d'autre concernant le caractère du Forézien, où qu'il vive ?

Mireille Busseuil et Suzanne Pommier, dans Fêtes et Cuisines traditionnelles en Forez, ajoutent :
"le Forézien est libre, indépendant et fier de l'être car il n'a jamais connu le joug du servage dans une province indépendante du royaume de France jusqu'en 1531." Et de citer la célèbre répartie du bailli de Forez à  François Ier qui s'était gaussé des grandes oreilles des habitants : "Si ceci est vrai, Sire, c'est qu'ils n'ont encore trouvé personne capable de les leur couper." La Forézienne quant à  elle, outre le fait qu'elle « est très belle et qu'elle a le teint délicat » selon Anne d'Urfé au XVIIe siècle, fait un « excellent cordon bleu ; avec peu de moyen mais beaucoup d'ingéniosité et d'amour ». Miam miam !
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Détail d'une des nombreuses cartes illustrant l'ouvrage d'Ogier
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Et puis il y a Théodore Ogier. Nous savons peu de choses de cet auteur, sinon qu'il a écrit en 1856 La France par cantons et par communes, édité chez Balay et Conchon. A t-il vraiment écrit à  propos de toutes les communes de France comme le titre général le laisse supposer ? Toujours est-il qu'on lui doit trois ouvrages sur le département de la Loire. Un tome pour chaque arrondissement : Montbrison, Roanne et Saint-Etienne. Et il a évoqué chaque commune de chaque canton, en donnant un aperçu historique, humain et administratif. L'intérêt de l'oeuvre est évidente ; Ogier a décrit des lieux qui se sont considérablement modifiés depuis la rédaction. En 1856, le barrage du Gouffre d'Enfer n'existait pas, Chazeau était une commune indépendante de Firminy, etc.

Nous n'avons pas lu sous la plume d'Ogier de description du caractère forézien (ou ligérien) à  proprement parler mais de nombreuses communes font l'objet d'appréciations mordantes, aimables ou franchement désobligeantes, souvent moralistes, quant à  la mentalité de leurs habitants. Il est question le plus souvent de villageois. Nous les reproduisons mais il reste aussi à  savoir ce qui a inspiré à  l'auteur de telles digressions. Il semblerait qu' Ogier, qui à  sa lecture apparaît un peu clérical, a reçu notamment les confidences des curés des paroisses. Et qu'il se soit inspiré aussi, tout simplement, de ses constatations sur place quant à  la tenue des routes, des maisons et de l'accueil qui lui fut réservé. Si tant est qu'il se soit déplacé en personne car, nous l'avons écrit, nous ne savons rien de Théodore Ogier. Nous débutons du nord du département jusqu'au sud, du Roannais au Pilat.

ROANNAIS
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"Les habitants du Roannais sont d'une belle stature. Leur physionomie généralement ouverte porte le cachet de l'intelligence ; ils sont d'un commerce facile et apportent une grande franchise dans les affaires."

Villemontais : "
Les habitants sont bons, de moeurs paisibles et douces ; ils paraissent avoir du goût pour s'instruire."
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Belmont : "Les habitants sont religieux, affables, doux et laborieux. Ils sont assez portés vers l'instruction et leurs moeurs sont douces. Si la nature leur a pas donné des plaines fertiles qui leur assurent de grands et beaux produits agricoles, ils ont le bon esprit de se contenter du peu qu'ils possèdent ; et de se trouver heureux."
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Cette carte postale de Charlieu est trompeuse...
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A Charlieu, "il est resté dans les esprits une teinte d'irréligion".
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Dans le canton de Saint-Haon-le-Châtel "les habitants sont paisibles, hospitaliers et très religieux." A Saint-Haon même, "les habitants sont bons et honnêtes mais un peu exaltés et très impressionnables".
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A Renaison aussi,
"les habitants sont bons, laborieux et religieux".
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Dans le canton de Perreux, "l'instruction n'est peut-être pas répandue dans la population autant qu'elle pourrait l'être, et pourtant toutes les communes ont leur école. Un vouloir plus prononcé de la part des pères de famille ferait disparaître ce reproche, qui, probablement, ne sera bientôt plus mérité, car leurs sentiments religieux leur font un devoir de seconder les efforts de l'autorité, en faisant profiter leurs enfants des bienfaits de l'éducation".

Machezal : "Les habitants furent parmi les plus nombreux parmi ceux qui tentèrent de mettre des obstacles à  la déportation des ecclésiastiques (durant les persécutions de la Révolution, ndlr)."

MONTBRISONNAIS
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Feurs en 1856
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Feurs : "Si les habitants ne s'étaient pas laissés dominer par une apathie vraiment inexcusable, ce ne serait ni Montbrison, ni Saint-Etienne qui devrait-être désigné pour chef-lieu du département, mais bien Feurs, l'ancienne capitale."
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A Chatelneuf, "comme dans tous les pays montagneux où les communications sont difficiles, les habitants sont un peu arriérés, cependant ils sont naturellement intelligents et d'un caractère agréable".

Arthun : "Les habitants ont un caractère doux et sociable mais un peu apathique, pourtant, et c'est une justice à  leur rendre, tous les chemins sont entretenus avec soin."

Cezay : "Le caractère des habitants est pourtant assez vif et ils paraissent laborieux ; on doit s'étonner de les voir si en arrière dans la voie du progrès quand il suffirait de quelques journées bien employées pour changer d'une manière favorable l'aspect du village et des chemins y conduisant."

Mizérieux : "Les habitants sont un peu arriérés."
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Montverdun (ci-dessus): "Les habitants de cette commune se distinguent entre tous leurs voisins par l'aménité de leurs moeurs et la bonté de leur caractère."

Nervieux : "Les habitants sont en général laborieux et actifs ; cependant on remarque en eux une disposition à  satisfaire leurs passions sensuelles que les instructions éclairés de leurs pasteurs ont peine à  contenir."

Ceux de Saint-Etienne le Molard "sont d'un caractère affable et actif".
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A Trélins (ci-dessus), "ils sont naturellement sobres et c'est avec plaisir qu'on visite cette commune où l'on aimerait s'établir. Tout, en effet, vous y engage : la beauté du pays, les ressources faciles de la vie animale et le charme de la société et de ses habitants".

A La Chamba, "par suite de leur isolement, les habitants sont peu civilisés, par conséquent très curieux de ce qu'ils ne connaissent pas".

A la Côte-en-Couzan, "les habitants sont peut être un peu plus arriérés (que leurs voisins) mais ils ont en général le caractère doux, les moeurs honnêtes ; ils sont actifs et laborieux".

La Valla (ci-dessous): "Bien qu'un peu arriérés, les habitants sont généralement bons, actifs et laborieux."
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Saint-Didier-sous-Rochefort (ci-dessous) : "Les habitants sont, comme tous les montagnards, un peu vifs et prompts à  la riposte mais leur coeur est excellent ; ils sont charitables, hospitaliers et laborieux. Une grande partie est tourmentée par le désir de l'émigration : chaque année, plusieurs quittent le toit paternel et n'y reviennent souvent, que longtemps après."
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A Saint-Julien-la-Vêtre, "ils sont généralement à  leur aise et leur caractère est agréable."

Les habitants du canton de Saint-Priest-la-Vêtre "sont doux, hospitaliers et assez avancés. Ils parviennent généralement à  un âge avancé ; ils attribuent cette longévité à  la pureté de l'air et à  la bonté de leurs eaux ; nous croyons que leur vie calme et leurs m�?urs jusqu'ici pures y ont un peu contribué".

A Saint-Priest-la-Vêtre, "les habitants sont doux, affables, hospitaliers et généralement très curieux".

A Bard (près de Montbrison), "les moeurs sont pures et honnêtes mais un peu sauvages".
Le caractère des habitants de Chambéon "est fier et hautain mais ils sont actifs et laborieux, ce qui ne se rencontre pas toujours chez les habitants de la plaine".

A Champdieu, "les habitants sont d'un caractère bon et doux quoiqu'un peu arriéré. Ils sont généralement dans l'aisance".

L'Hôpital-le-Grand : "Les habitants devraient bien cependant avoir soin de tenir les rues et les intérieurs des maisons un peu plus propres. Ils pourraient plus facilement résister aux attaques de la fièvre qui souvent vient attaquer la population et l'énerver."

Ceux de Lérigneux,
"actifs et industrieux, quoiqu'un peu brusques, sont bons et serviables".

A Moingt,
"ils sont civilisés, assez instruits et affables".

A Verrières,
"les moeurs y sont un peu sauvages mais probes et honnêtes".
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Verrières-en-Forez
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ARRONDISSEMENT DE SAINT-ETIENNE

Chazeau (Firminy) : "Les gens simples qui vivent en ce lieu, à  peu près comme végète une plante solitaire, pourront vous dire que dans l'immense feuillage du magnifique tilleul qui a grandi devant l'édifice (le couvent Sainte Claire), ils ont souvent entendu, quand la nuit est close et que le vent souffle, les âmes des anciennes religieuses soupirer des airs mélodieux et célestes inconnus aux oreilles des vivants."

Burdignes : "Malgré leur bonté naturelle, les habitants ont un air sauvage qui ne prévient pas en leur faveur et qui est encore augmenté par le costume bizarre qu'ils portent."

Colombier : "Les habitants sont généralement doux, affables et laborieux. Ils sont robustes, d'une physionomie assez agréable et jouissent d'une excellente santé, jusqu'à  un âge avancé."
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"La population de Graix est généralement bonne, affable et hospitalière ; elle aime ses montagnes et craint de les quitter ; aussi, les gens de Graix sont-ils un peu arriérés sous beaucoup de rapports ; mais ils ont la foi et l'innocence ; et cela peut suffire à  leur bonheur. La vie frugale qu'ils pratiquent, l'air pur, quoique vif et froid qu'on respire font que les habitants de Graix jouissent d'une excellente santé et parviennent à  un âge avancé."

A Tartaras,
"les habitants y deviennent très vieux".


Et c'est tout le mal qu'on vous souhaite. Bien à  vous.
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"Ayons donc pour notre pays de Forez, non pas un fol et vaniteux orgueil, mais la fierté modeste qui convient à  tout fils de bonne mère."
Camille de Meaux