Wednesday, September 20, 2017

Avant les envolées lyriques, nous remercions d'abord la Diana, société d'histoire et d'archéologie de la Loire, de nous avoir autorisés à  mettre en introduction la photo du blason des Damas de Couzan, gravé dans la pierre de la capitainerie du château. La croix des Couzan, "ancrée de gueules" (rouge aux branches recourbées), aurait été tracée avec du sang par Godefroy de Bouillon lui-même sur l'écu d'un sire de Couzan blessé sur les remparts de Jérusalem lors de la première croisade.

" Couzan, vaste citadelle, masse de tours blessées, comme des géants dans la mêlée. " Duc de Lévis-Mirepoix, de l'Académie Française, 1962

Au pays d'Aimé Jacquet, dans le village de Sail-sous-Couzan et comme dans n'importe quelle des 35 000 communes de France, un monument aux morts rappelle aux enfants d'aujourd'hui le sacrifice des enfants du pays tombés en 14-18. Ce monument de l'artiste Joanny Durand a pourtant une particularité qui le distingue: sa symbolique médiévale. Regardons de plus près le bas-relief: un poilu est allongé qui semble dormir sereinement une main sur son coeur et le casque encore vissé au crâne. Sous son corps deux blasons, un qui porte une croix ancrée, un autre qui montre le V de la Victoire surmontée de la croix de Lorraine. La Lorraine elle est encore debout à  droite du " dormeur ", en armure. C'est Jeanne d' Arc qui tire son épée comme pour rendre hommage au poilu de Couzan. Aux pieds du soldat, un autre chevalier est debout, il tient la lance et l'épée. Il regarde l'homme couché. Qui est ce guerrier à  l'air farouche ? Il suffit de connaître le blason qui lui est proche, celui à  la croix. C'est celui d'une très grande lignée forézienne, la famille des Damas de Couzan. Celle qui érigea l'impressionnante forteresse qui porte son nom, là-haut au dessus du village sur son nid d'aigle, au dessus du soldat étendu.

L'origine de cette forteresse médiévale, la plus imposante du Forez grâce à  sa triple enceinte, se perd dans les brumes du temps. Sans doute déjà  sous la " Pax Romana " imposée au monde, un poste de garde devait y surveiller les forêts et les gorges alentours, derniers refuges du pays celte. Une tradition évoque le siège de la forteresse par les Arabes dans leur marche vers Poitiers au VIIIe siècle. Alors qu'il ne restait plus qu'un dernier pain aux assiégés, ceux-ci le jetèrent aux Sarrasins qui levèrent le camp, convaincus qu'il restait aux chrétiens attaqués des vivres en abondance.

photo de Xavier Devillers pour FI

Mais officiellement Couzan est né de l'anarchie féodale qui suivit le règne des Carolingiens et c'est Hugues Damas - un seigneur  issu de la Maison de Semur qui possédait une partie de la Bourgogne, le Brionnais -  qui décida de s' implanter sur les bords du Lignon, à  un poste avancé aux confins de l' Empire et du Royaume de France. Une véritable forteresse s'y éleva, qui allait défier longtemps les Comtes de Forez possesseurs de Cervières et de Rochefort (et qui firent élever le superbe château de Chalmazel pour tenir à  l'oeil ce remuant voisin), les seigneurs de Beaujeu (qui tentèrent en vain le siège de la forteresse), les Auvergnats d'Olliergues. Il n'y a guère qu'aux Rois de France que la fière forteresse ne s'avouera " jurable et redevable ", justifiant la devise des Damas de Couzan " Et fortis et fidelis ". Même si Hugues III Damas prêta enfin hommage au Comte Guy IV de Forez.


Le bénitier de la chapelle saint Saturnin (aux pieds des remparts)

Et au service du royaume, la liste de leurs engagements prend les airs d'une litanie, à  en croire Henri Bedoin et son ouvrage Couzan nous est conté.

En 1106, Robert, fils de Hugues Damas guerroie en Terre Sainte. En 1191, Robert II est aux côtés de Philippe Auguste devant St Jean-d'Acre. Au XIIIe siècle, Guy Damas participe à  la 7ème croisade. Il repose dans l'abbaye de la Ferté-sur-Grosne. En 1309,  un autre est le compagnon d'armes de Philippe V le Long. En 1346, Hugues V de Couzan rejoint à  Niort ce qui reste de l'armée française décimée à  Crécy. Il est à  la tête de trois chevaliers et trente-cinq écuyers. Et dix ans plus tard, son fils Guy II est sur les murs de Bourges face à  Edouard d'Angleterre, le Prince Noir qu'il défait. Ecoutons Froissard : " Et il y eut grandes escarmouches à  l'une des portes ; et là  furent bons chevaliers de ceux de devant, le sire Couzan et messire Hutin de Vermelles. "

photo/XD

En 1359, en Auvergne, Guy II Damas de Couzan rejoint le Comte de Forez contre les Anglais pillards de Robert Knolles à  la tête d' une petite armée de 54 chevaliers, 383 écuyers et 800 sergents à  pied. Prisonnier des Anglais, le Roi Jean le Bon et le Duc d'Anjou déboursent un monceau de monnaies d'or pour racheter la liberté de ce " féal et aimé chevalier ". Enfin on le retrouve en 1382 sur les marches de Flandres à  la bataille meurtrière de Roosbecke. Ce qui lui vaudra d'être nommé Grand échanson de France, souverain Maître de l'hôtel du Roi et de se voir offrir à  Paris un hôtel particulier par Charles VI. En 1401, il devint Grand Chambellan de France.

Ainsi furent les sires de Couzan, d'indomptables guerriers. La première famille des seigneurs de Couzan s'éteignit avec Alix de Damas qui par son mariage avec Eustache de Lévis donna naissance à  la 2ème, celle des Lévis de Couzan qui conserva le château jusqu'en 1622. La maison de Luzy en fut ensuite la détentrice, puis les Thy de Milly à  partir de la fin du XVIIIe siècle.  La forteresse est depuis 1932 la propriété de la Diana, la Société d'Histoire et d'Archéologie de la Loire qui y entreprend depuis plus de dix ans des travaux de restauration.

La propriété ? Peut-être mais Couzan n'en a cure, il jette son regard de pierre et scrute l'horizon. Le pays est à  lui et ses murs portent encore la croix ancrée.

Photo de Frédéric Benier