Friday, December 04, 2020
Sur le cours Victor Hugo, dans l'ancien quartier des Gauds où coulait autrefois le Furan, ce n'est ni la devise républicaine ni même l'inscription « Bourse du Travail » qu'on lit au fronton de la Bourse stéphanoise mais les mots « Liberté Egalité Solidarité Justice ».



Ils renvoient aux valeurs syndicales (ou ce qu'elles devraient être), de même que les mots « Droit Travail Solidarité Force » figurant sur les blasons des pavillons latéraux. Aujourd'hui encore, le bâtiment, inauguré une première fois en février 1904, abrite les organisations syndicales. Théâtre de nombreux conflits, de toutes les revendications, lieu de vie et de débats, parfois même de sport, cette vénérable vieille dame, qui vit passer Jaurès et Camus, reste le lieu incontournable de la mémoire ouvrière de notre ville.
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A Marengo, la 4ème Bourse du Travail de France

C'est un fait assez méconnu mais la première Bourse stéphanoise (la 4ème en France après celles de Paris, Marseille et Nîmes) a ouvert ses portes place Marengo (Jaurès) en juillet 1888, sur l'emplacement de l'actuel magasin des Arts Graphiques. Elle fut créée sous la municipalité Girodet - le « bourgeois socialiste de Bourg-Argental » - sur un emplacement, ironie de l'histoire, anciennement dévolu à  la Banque de France. Son inauguration officielle eut lieu le 14 juillet 1888 en présence du maire, du préfet, du procureur de la République et de 4000 personnes appartenant à  40 sociétés d'entraide qui défilèrent depuis Bellevue tandis que sonnaient les cloches des églises !

Cette première Bourse se composait de huit pièces et d'une grande salle de 500 places assises. Au préalable, un jeune délégué syndicaliste passementier promis à  un bel avenir, Jules Ledin était allé en mission à  la Bourse du Travail de Paris pour « piocher des idées ». En 1900, il devint le premier maire de Saint-Etienne issu du monde ouvrier et c'est lui qui le 13 juillet 1902 posa la première pierre de la Bourse sur le cours Victor Hugo.
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Les maires Girodet et Ledin. Le premier est à l'origine de la première Bourse du Travail à Saint-Etienne, le second à l'origine de celle du cours Victor Hugo.
 
Mais pour l'heure, ce 14 juillet 1888 c'est la fête, vite ternie par des débordements. La Préfecture est malmenée et Girodet subit les foudres du gouvernement. La Bourse du Travail, dès son inauguration, devient un foyer d'agitation prolétarienne. Dans la région, d'autres Bourses ouvrirent leurs portes dans les années qui suivirent : à  Roanne en 1892, à  Saint-Chamond... Le premier secrétaire général de la Bourse élu fut Hector Chalumeau, ouvrier-forgeur de son état, anarcho-syndicaliste qui prôna l'unité ouvrière au-delà  des clivages, d'ailleurs peu marqués à  Saint-Etienne à  la fin du XIXème siècle. Décédé en 1893, une foule immense accompagna son cercueil.

Une Bourse du Travail, pour quoi faire ?

Revenons un peu en arrière. La loi du 21 mars 1884 reconnaît enfin le droit d'association professionnelle, donc le droit à  l'existence légale des syndicats. Sur ce point, cette loi marque l'aboutissement de décennies de luttes ouvrières françaises, souvent sanglantes. Elle permet aux ouvriers de s'organiser librement et aux associations de quitter la clandestinité où la loi les avait jusqu'alors relégué. La création des Bourses du Travail, d'abord dans le milieu ouvrier parisien, doit répondre à  deux impératifs :
- mettre des locaux à  la dispositions des organisations
- pallier au risque de perte d'emploi

Concernant le premier point, il s'agit surtout de sortir les militants des arrières salles des bistrots.
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Entrée de l'aile nord de la Bourse, celle dévolue aux syndicats quand ils partageaient le bâtiment avec les mutuelles.
 
Concernant l'emploi, aucun organisme officiel à  l'époque ne réglemente la diffusion des offres. Ce sont des bureaux de placement privés, aux services payants et aux pratiques plus que douteuses qui abusent de la misère sociale. En 1884, à  Saint-Etienne, eurent lieu de nombreuses manifestations contre ce système crapuleux ; deux ans plus tard, le maire Madignier publiait un premier arrêté réglementant un peu le fonctionnement de ces officines de la misère mais il faudra attendre encore longtemps avant qu'elles ne soient définitivement supprimées. En 1895, Ranvier, secrétaire adjoint de la Bourse de Sainté dénonçait encore ce système à  Saint-Chamond : "Le travailleur en quête de travail qui a le malheur de tomber dans l'une de ces officines y est bien vite dépouillé de ses économies si toutefois il en a, car les tenanciers de ces établissements, tous plus ou moins logeurs ou gargotiers s'arrangent de façon à  ne lui procurer du travail qu'au moment où il n'a plus de sous à  dépenser. Au point de vue du sexe féminin, c'est bien autre chose ; malheur à  celle qui y met les pieds car après avoir été dépouillée, c'est bien rare si la prostitution n'est pas au bout..."

Cependant l'idée de changer le marché de l'emploi en un service public fait son chemin. Vers 1900, la Bourse de Saint-Etienne opère chaque mois 180 placements. Cette fonction aujourd'hui plus ou moins bien remplie (plus moins que plus ?) par l'ANPE resta l'apanage des Bourses jusque dans les années 80.
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Le berceau de la Fédération des Bourses du Travail

En février 1892, à  son initiative, la Bourse de Saint-Etienne organisa le 1er Congrès des Bourses du Travail. Les Bourses de Marseille, Sète et Nice qui n'ont pas d'argent pour envoyer un délégué se font représenter par des Stéphanois. Son objectif : la création d'une fédération nationale dont on envisage un moment d'établir le siège à  Saint-Etienne avant de choisir plus raisonnablement la capitale. Fernand Pelloutier, un anarcho-syndicaliste, est élu premier secrétaire général de la Fédération qui regroupe plus de 500 syndicats au total. A côté de cette Fédération des Bourses du Travail coexiste une Fédération Nationale des Syndicats, fondée à  Lyon en 1886. De l'union de ces deux organisations, à  Limoges en 1895, naquit la Confédération Générale du Travail.
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Cours Victor Hugo

En 1901, la municipalité Ledin décide la construction d'une nouvelle Bourse du Travail sur le cours Victor Hugo. En fait de Bourse, c'est un véritable « palais » du Peuple qui est envisagé, tout à  la fois immeuble syndical et mutualiste, lieu de culture et de réunions publiques. En 1902, un emprunt de 1 122 000 francs est lancé et le 13 juillet de cette même année le maire pose la première pierre. L'architecte choisi est Léon Lamaizière, bien connu à  Saint-Etienne. L'édifice fut inauguré à  trois reprises ! D'abord la salle de conférences le 14 février 1904, puis l'aile syndicale le 14 juillet 1906, enfin celle des sociétés mutualistes le 25 juin 1907.
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La première de ces inaugurations, en 1904, se fit en présence de Jean Jaurès et d'Aristide Briand. 2000 personnes sont présentes, les drapeaux rouges sont sortis et l'inauguration se termine en pugilat général. Parmi la foule en effet se trouvent des partisans du Parti Socialiste Français (dirigé par Jules Guesde) qui ne pardonnent pas à  Briand et à  Ledin leurs compromissions avec le pouvoir, l'antiparlementarisme à  l'époque étant de rigueur. Des noms d'oiseaux résonnent, des coups sont échangés, les Guesdistes sont expulsés manu-militari. Le lendemain, alors que se tient à  Saint-Etienne leur congrès national (heureuse époque) leur journal vocifère encore : "Cet ex-révolutionnaire (Ledin) qui voulait jadis tapisser la bourse du Travail avec le sang des bourgeois, la tapisse avec celui des prolétaires! "

Jaurès, quant à  lui, deux mois plus tard fondait L'Humanité.
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Un « palais ouvrier » à  l'allure bourgeoise
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Le plan général de la Bourse (construite en pierres de taille de Saint-Paul-Trois-Châteaux) est celui d'un trapèze développant sur trois niveaux une surface totale de 2500 mètres-carrés. Le décor néo-classique de ses façades se veut à  la fois discret et pédagogique en mettant l'accent sur les références syndicales. Les industries qui ont fait la renommée de Saint-Etienne y sont aussi représentées : les cycles, les armes, la mine, la métallurgie.
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Au rez-de-chaussée, des arcades en plein-cintre permettent d'accéder à  la salle des pas perdus et à  la salle Sacco et Vanzetti (1927) dont le nom honore la mémoire des deux anarchistes immigrés italiens condamnés à  mort (sans doute à  tort) aux USA. Dans cette salle se trouvent les deux sculptures de Victor Zan, d'origine italienne aussi : « La grève » et « Le grisou », achetées par la ville en 1906. Il s'y trouve aussi (s'y trouvait ?) le buste de Benoit Malon, fondateur de la revue socialiste, chef de l'Internationale, né à  Précieux près de Montbrison. Une autre sculpture de Zan domine la salle des conférences, au premier étage. Il s'agit d'une allégorie de la République.
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L'allégorie de la République, par Zan
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Dans cette même salle, derrière le rideau de la scène, derrière aussi une cloison de béton, la fresque d'Auguste Berthon pourrit sur place. Intitulée « Avenir », elle représente des mineurs et des paysans. Berthon, simple « peintre municipal », fut pourtant préféré en 1907 au directeur de l'Ecole des Arts Industriels et à  son projet intitulé « l'Humanité s'éveille ».

Le coeur de la Bourse

La salle des conférences (ou des fêtes) se dota en 1938 d'un parterre de 1965 places et d'une galerie de 700 places avec fauteuils ou bancs. En 1947, la maire Alexandre de Fraisinette, pour des raisons de sécurité, interdit l'utilisation des galeries. En 1972, les gradins des galeries sont démolis, une nouvelle scène est reconstruite. Au passage, la fresque de Berthon est méchamment « salopée », elle est depuis cachée derrière une cloison. En 1995, un engagement électoral fut pris par M. Thiollière, prévoyant la rénovation de la Bourse et de sa salle de conférences. Il ne fut pas tenu. Aujourd'hui, on ne peut entrer dans la grande salle que lors des expos, organisées le plus souvent par les Archives municipales.
 
Ci-dessous: vue sur une des galeries, à droite en dessous de la sculpture de Zan, le rideau de la scène. Derrière elle, la fresque de Berthon agonise...
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1890 - 1920 : Quelques jours de Mai

1er mai 1890, premier 1er mai dans tous les centres industriels d'Europe et d'Amérique pour réclamer la journée de huit heures. Tout attroupement est interdit à  Saint-Etienne. La ville est pour ainsi dire en état de siège ; les soldats occupent la Bourse, la Manu, l'Hôtel-de-Ville, les trams !.. La veille, Louise Michel y a été arrêtée. Mais cela n'empêche pas les rassemblements, devant la Bourse, puis vers l'Hôtel-de-Ville où Girodet fait part de sa solidarité.
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BDTaffichemineursCGT.jpgL'année suivante, malgré les soldats, le drapeau rouge est hissé dans le cimetière du Soleil.
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En mai 1895, 600 maçons et ouvriers sont réunis à  la Bourse : "Si on veut cette augmentation de salaire, un seul moyen : la grève ! Et la grève tout de suite !" Mais pour Jules Ledin, une grève efficace doit se préparer. Tous les soirs, pendant deux mois, des réunions se tiennent dans les locaux. Le jour J, le 22 juillet, la grève est générale et partie pour tenir longtemps. Quinze jours plus tard, les patrons cèdent.
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Le 1er mai 1911, c'est un cercueil rempli de feuilles d'immatriculation de retraites qui est brûlé devant la Bourse. Le parlement venait de fixer la retraite à  70 ans avec pension de 25 centimes/jour après 30 ans de labeur !
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En mai 1918, Clovis Andrieu, un militant de Firminy, prend la tête du combat pacifiste. Quelques mois auparavant, des milliers de femmes avaient défilé et bloqué un train en partance pour le front. Deux ou trois réunions par jour ont lieu à  la Bourse du Travail de Saint-Etienne. Le 18, c'est la grève générale dans l'Ondaine. L'appareil de production de guerre est bloqué, le gouvernement s'affole. 50 meneurs sont arrêtés et traduits devant un conseil de guerre. Il ne seront libérés qu'en 1919. Ce soulèvement de la Loire, de grande ampleur fut un cas unique en France.
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Le 1er mai 1919, après un meeting à  la Bourse, 10 000 manifestants défilent à  Saint-Etienne.
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Un an plus tard, les cheminots de la Loire se mettent en grève, suivis par toutes les autres professions : mineurs, métallurgistes etc. C'est la tactique des « vagues d'assaut » successives. Le dimanche 9 mai, un gigantesque cortège quitte la Bourse du Travail et se dirige vers le terrain d'aviation de Méons avec à  sa tête le maire Soulié et le député Antoine Durafour (est-il encore ministre du travail ?). "Le but déclaré ? Le contrôle ouvrier et la nationalisation des houillères et des chemins de fer. Le but recherché ? La destruction du système capitaliste." (150 ans de luttes ouvrières dans le bassin stéphanois, Héritier, Bonnevialle, ion et Saint-Sernin)

Naissance de la C.G.T.U. à  Saint-Etienne

Elle nait d'abord des espoirs déçus de la grande grève de 1920 brièvement évoquée ci-dessus. A Paris en effet, c'est un peu le bordel au sein de la C.G.T. et de nombreux militants sont arrêtés. L'ordre de reprise du travail est lancé pour le 22 mai à  la stupeur de tous les grévistes et en particulier des Stéphanois. La C.G.T. en effet est divisée entre les majoritaires, emmenés par Jouhaud, qui continuent sur la lancée de « l'Union Sacrée » née de la guerre et qui prône « l'accompagnement ministériel » et les minoritaires qui soutiennent une orientation de luttes. Au congrès de Tours cette même année (en décembre) est créé le Parti Communiste Français duquel se rapprochent les minoritaires de la C.G.T. Ces derniers sont finalement exclus de leur Confédération au Congrès de Lille en juillet 1921.

Ils fondent alors la Confédération Générale des Travailleurs Unitaires à  Saint-Etienne lors du Congrès constitutif qui se tient à  la Bourse du 26 juin au 1er juillet 1922. Dans un bel enthousiasme - nous disent les auteurs de 150 ans - anarcho-syndicalistes et communistes alors confondus ont conscience de participer à  la naissance d'une organisation réellement révolutionnaire. 624 délégués sont présents. Parmi eux citons Benoit Frachon, du Chambon-Feugerolles, secrétaire général de la CGTU en 1933. Les délégués représentent 1065 syndicats répartis en 71 Unions ou Fédérations groupant environ 350 000 syndiqués. Il y a bien sûr des délégués du Bâtiment et des Métaux, mais aussi de la Coiffure, du Tonneau, des Tabacs...Et la Bourse reçoit la visite d'un hôte de marque, venu clandestinement de Moscou pour ouvrir le bal et évoquer le tendre pays des Soviets où le pouvoir est aux mains des travailleurs: Lozovsky, secrétaire général de l'I.S.R., Internationale Syndicale Rouge, fondée en 1919 (elle cessera ses activités en 1937). Le Congrès vote l'adhésion de la C.G.T.U. à  l'I.S.R. sous réserve que soit reconnu l'indépendance du syndicalisme. Gaston Monmousseau devient son premier secrétaire général.
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Des délégués de la CGTU posent devant la Bourse de Saint-Etienne
 
Dans les années qui suivirent, les luttes que mena la C.G.T.U. dans le « bassin rouge » furent particulièrement virulentes. En 1924, suite à  un mouvement de grève, un millier d'ouvriers sont licenciés, trente sont arrêtés dont Benoît Frachon et Pétrus Faure, futur député-maire du Chambon. Ils sont condamnés à  quatre mois d'emprisonnement. Marcel Thibaud, jeune secrétaire du syndicat C.G.T.U. des Métaux est également emprisonné (il le sera à  nouveau en 1927, il sera blessé en 1933, déporté au bagne en Algérie en 1940 et élu député en 1956 !) En 1925, le département compte 95% de grévistes protestant contre la guerre du Rif au Maroc. En 1928, la catastrophe du Puits Combe à  Roche-la-Molière (48 mineurs tués) déclenche une grève puissante dans tout le bassin.

En 1925, les Syndicalistes Révolutionnaires, refusant la subordination du syndicat au P.C.F. quitteront la C.G.T.U.

La Mutualité
 
C'est en 1974 que les mutuelles quittèrent la Bourse stéphanoise. Fait unique dans l'histoire des Bourses du Travail, syndicats et sociétés mutualistes ont donc cohabité pendant des décennies au sein d'un même édifice. Saint-Etienne fut aussi la capitale de la Mutualité, ce système d'entraide né de la Révolution industrielle. La première fut créé en 1819. Il s'agissait de la Société des Veloutiers et Tisseurs réunis dont les membres versaient une côtisation les garantissant contre une perte d'emploi ou un accident de travail.
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L'entrée de l'aile sud porte encore l'inscription indiquant qu'ici siégeaient les mutuelles
 
D'autres, dans tous les corps de métiers suivirent l'exemple et en 1900 fut créée la première société féminine : l'Abeille. Beaucoup de ces sociétés d'entraide, à  l'origine ont aussi joué le rôle de syndicat. La Bourse du Travail, cent ans d'histoire et de solidarité indique qu'il y avait à  la veille de la Grande Guerre plus de 20 000 mutualistes dans la Loire.
 
Ci-dessous: Baptiste Marcet, fondateur et secrétaire général de la Fédération Nationale des Mutilés du Travail dans ses locaux de la Bourse en 1930.
 
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BDTdecoMarcet.jpgUn article signé J.F.-L., publié dans la Revue Forézienne et Vellave de janvier 1904 rend compte d'un Congrès Mutualiste qui se tint à  l'Hôtel-de-Ville les 28, 29 et 30 novembre 1903. Il met en évidence surtout la diversité des Sociétés de secours mutuels et de la largesse de leur champ d'action. En effet ce Congrès était celui de l'Union des Sociétés de secours mutuels de la Loire pour l'oeuvre de l'Alliance d'Hygiène sociale. Extrait du discours prononcé par Casimir Périer, ancien président de la République et président du Congrès en question: "Les Sociétés de secours mutuels, celles qui combattent la tuberculose et la mortalité infantile, celles qui luttent contre l'alcoolisme, celles qui arrachent l'ouvrier au taudis pour lui donner de l'air et de la lumière, tous ces puissants dispensateurs de vie, tous ces admirables instruments de prospérité matérielle et de progrès social ne peuvent-ils dans leur propre champ d'action d'abord, se mieux concerter, se mieux s'entraider ?" Et l'auteur de l'article de conclure, convaincu : "Grâce aux promoteurs du Congrès, Saint-Etienne pouvait revendiquer sa part de cette heureuse alliance de la philanthropie et de la science qui rapproche toutes les classes de la société dans les oeuvres de justice et de bonté au profit des humbles, des souffrants et des déshérités de ce monde."

 
C'est encore dans notre Bourse du Travail que se tint en 1921 le premier Congrès national des Mutilés du Travail. En 1925, la Fédération Nationale établit son siège à  Sainté. Elle compte alors 20 000 adhérents. En 1930, son journal Le Mutilé du Travail tirait à  100 000 exemplaires.
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Solidarités !

Elles prirent des formes diverses, pour une action locale ou internationale. En 1919 les tracts affichés sur ses murs annoncent un jour chômé le 21 juillet pour protester contre l'intervention militaire alliée en Russie soviétique. En 1927, meetings et défilés se succèdent pour demander la grâce de Sacco et Vanzetti. En 1972, l'affaire Paulat enflamma la Bourse. Gérald Paulat était prof de mathématique à  Firminy, radié de l'Education Nationale pour activisme politique. Six enseignants firent une grève de la faim pour protester.
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Entre 1936 et 1939, il s'agit de soutenir les Républicains espagnols. Au niveau local, en 1891, une tombola est organisée au profit des mineurs estropiés ; en 1946, la Bourse accueille des bals au profit d'associations militantes ; sous le Front Populaire, le Parti Communiste y organise régulièrement des manifestations au profit des enfants de chômeurs ou des séjours dans les colonies de vacance.
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Un communiqué en 1934 fait de la publicité pour une halte-garderie : "Pour vos enfants, à  partir de jeudi 19 octobre, amenez tous les jeudis et dimanches vos enfants à  la Bourse du Travail, de 1 h 30 à  2 heures, pour les reprendre le soir, de 18 h à  18 heures 30. Ils seront sous la surveillance d'instituteurs et institutrices unitaires. Ils auront de la distraction, des récompenses. Les enfants sont acceptés à  partir de 6 ans jusqu'à  12 ans."
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Aujourd'hui, les brocantes, bourses aux disques et ventes diverses de produits issus du commerce équitable, au profit d'Emmaus, du Secours Populaire ou autres perpétuent (un peu) cette longue tradition. Au moment de l'écriture de ce modeste article, un meeting vient d'avoir lieu à  la Bourse pour protester contre la directive Bolkestein.
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La bibliothèque

Le plus célèbre des bibliothécaires de la Bourse fut Louis Pélaud dit Jacques L' Errant, militant anarchiste et poète de langue d'Oc (ci-dessous dessiné par son ami A. Meley), décédé le 1er mai 1936 ! Bien sûr, la bibliothèque de la Bourse fait une large place aux livres consacrés aux métiers de la cité ; le syndiqué pouvait y trouver aussi des ouvrages d'histoire politique, des journaux, des livres engagés, antimilitaristes ou anticolonialistes, mais aussi de nombreux romans de Maupassant, de Balzac, de Zola... et des ouvrages consacrés à  des sujets très variés. Le catalogue de la bibliothèque indique par exemple: La terre avant le déluge de Louis Figuier ; Les Naufrages célèbres par Zurcher. Il existait un service de prêt qui, semble t-il, a connu un beau succès : 10 livres prêtés/jour en 1910.
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Arts et Sports

La grande salle a accueilli de nombreux concerts et des spectacles d'opéra et d'opérette dont le « populo » steph était friand et connaisseur. Le cahier n°6 de l'Institut Benoît Frachon nous rappelle que le public stéphanois, quand bien même ouvrier, était un public mélomane et très averti. Après tout, c'était la ville de Massenet non ? Le 19 mars 1905, c'est la Commune qu'un concert-conférence fête devant un nombreux public. Plus proches de nous, Higelin, Khaled et les Béruriers Noirs ont honoré la salle des conférences. Cette dernière a aussi accueilli des matchs de boxe et de catch dans les années 50 et 60. Stéphanois, Appelous, Lyonnais, Bourguignons s'y sont affrontés sur le ring.
La Bourse fut aussi, de 1890 à  1940, un des principaux centres de la chanson stéphanoise révolutionnaire. Et c'est en partie grâce à  elle si un Parisien, Feuillet pouvait écrire avec raison : "Saint-Etienne est la ville par excellence des poètes chansonniers ouvriers. C'est du pays noir que nous vient aujourd'hui la lumière de la chanson."

Tous à  la Bourse !
 
 
De gauche à droite: Waldeck-Rousseau, Aristide Briand, Léon Blum, André Marty et Albert Camus. Tous sont venus à la Bourse. Certains auraient pu peut-être s'abstenir comme Marty, fondateur des Brigades Internationales mais dont l'action en Espagne est pour le moins controversée, venu en janvier 45 faire un discours devant 3000 militants communistes. Son allocution s'acheva par : "Vive le PCF ! Vive la France ! Vive l'Union Soviétique qui a sauvé le monde ! Vive le Maréchal Staline !". Blum, en1932, fut conspué par les communistes; Camus, le 10 mai 1953 lança à Saint-Etienne un appel à l'union entre les ouvriers et les intellectuels. Ce même jour, l'écrivain Lazarevitch, banni d'URSS, dénonçait le stalinisme.
 

 
Dans la salle des pas perdus, une plaque rappelle le sacrifice de Joseph Ramier, Claudius Delorme, Marcel Berne et Aimé Perrier (sur les photos à droite) " Morts au service de la France " pendant la seconde guerre mondiale. "Les membres de la Commission Exécutive victimes du nazisme ont totalisé 100 années de prison ou de camps de concentration." Un vieux bonhomme qui m'observait photographier cette plaque me dit: "Tous les jours j'ai une pensée pour eux, c'était des vrais. Nous les avons trahis, Nous la CGT. Aujourd'hui il n'y a plus que des types qui veulent prendre la place du patron et vont manger dans les mains des institutions." Entre autres choses que je n'ai pas envie d'écrire ici. Je laisse au vieux bonhomme la responsabilité de ses propos.
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Cette page doit, en premier lieu, à  l'article de Jean-Michel Steiner: La création de la Bourse du Travail de Saint-Etienne (1889-1906) Espoirs et inquiétudes de la "grande ville ouvrière" au miroir d'un bâtiment. Cet article a paru dans la revue Patrimages, Université Jean Monnet, 2002. Nous avons également utilisé le volume de la collection "Trames urbaines" des Archives Municipales, publié en 2004 parallèlement à  l'exposition.  A laquelle d'ailleurs a étroitement participé Jean-Michel Steiner, que nous remercions au passage. Nous avons également consulté le Cahier n°6 de l'Institut d'histoire sociale de la Loire et l'ouvrage 150 ans de luttes ouvrières dans le bassin stéphanois d'Héritier, Bonnevialle, Ion et Saint-Sernin. Nous avons utilisé aussi quelques numéros de la sempiternelle Région Illustrée.

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