Saturday, January 20, 2018
Nous avons mis en ligne dans un précédent article de notre "Encyclo" quelques chansons et poésies évoquant le vieux Pagus, le bon vin et le minois charmant des Foréziennes. Ce second article, qui n'a pas la prétention d'être exhaustif, fait la part belle aux textes chantant le petit peuple stéphanois et la diversité de ses métiers ; quand les chansonniers stéphanois faisaient de l'ombre à  leurs collègues parigots. Il évoque en particulier le monde ouvrier et son histoire locale, souvent tragique. Ici le soleil de l'espérance s'efface parfois dans le noir des fumées et le rouge est souvent la couleur du sang.
 

Chansons et poésies par ordre d'apparition : Poeura Bazanna; L'ouvrière saint-chamonaise; Le forgeron; L'allumeur de réverbères; La plieuse; Les ouvriers-cylindreurs; La chanson des lithographes; Aux C.F.V.E; La chanson du métier; Mineurs de Saint-Etienne; La Ricamarie; La solidarité; La Vierge des opprimés; Le drapeau rouge; Chemin des Dames; J'suis d'la Manu... J'suis Armurier; La Chanson de la navette; Le soir à  Montaud

Allégorie de la chanson stéphanoise par J. Trouilleux figurant dans le livre de J.F. Gonon Histoire de la chanson stéphanoise et forézienne, 1906.

Quelle autre chanson que La Bazanna pourrait inaugurer cette mini anthologie ? Cette chanson en patois gaga emblématique évoque les dures conditions de travail du prolétaire stéphanois. La bazanna en patois, la basane, à  l'origine, c'est le tablier en cuir de mouton que porte l'ouvrier, en particulier le forgeur ou le passementier. Le terme devient générique pour désigner  l'ouvrier, quel qu'il soit. Cette chanson est l'ancêtre de toutes les chansons socialistes de Saint-Etienne. On n'a aucune certitude quant à  son auteur, certains évoquent le parolier Georges Boyron. Nous ne la mettons pas ici en totalité mais voici les trois premiers couplets qui furent souvent reproduits sur des cartes postales anciennes:

" Poura bazanna !
Toun sô ey malhéroû,
Tsi sey la granna
Que fat loû bion héroû,
Au richou prouduzi tout,
Vouey-tzin mâ de migranna
Que te fara langà¼i, poeura bazanna !

Poura bazanna !
Tsi loû salûe tous,
Moussûe et dama,
Tsi lou respecte tous,
Tsi loû veui parmenâ,
D'zin ai levant lou nâ,
Te manaçant de liô canna
Voueyt a tet à  cedâ, poura bazanna !

Les lois de la villa
Ant doubla loûs impou,
Gâra la bila
Et l'aigua de nôtrun fou ;
Doû lia sû loûs éclots,
In soeu ou doû par pôt ;
Fou bère de tzisanna
Ou bon te fou crevâ, poura bazanna !"

Armuriers de la Tour-en-Jarez


Une description moins misérabiliste, celle de L'ouvrière saint-chamonaise par L.-V Fabre, originaire de Terrenoire :

"L'ouvrière saint-chamonaise
Peut se dépeindre en quelques mots :
Elle tient de la Lyonnaise
Par sa nature et ses défauts ;
Qu'elle travaille sur la soie,
Lacets, moulinage ou rubans,
Elle a toujours le cour en joie
Qui luit dans ses yeux sémillants.

Elle est simple quoique coquette,
En jupe grise et corset blanc,
Et sous cette mise proprette
Elle sait maintenir son rang.
C'est in plaisir que sa présence
Au logis et dans la cité ;
C'est même un rayon d'espérance
Tout ensoleillé de gaité.

L'ouvrière de Saint-Chamond
Est bonne fille,
Forte et gentille.
De vaillante elle a le renom,
Le cour naif, l'esprit fécond,
L'ouvrière de Saint-Chamond.

Robuste de taille et jolie,
Le rire aux dents, le chant au cour,
Elle vous plaît à  la folie
Par sa grâce et par sa fraicheur,
Outre son gracieux visage
Et son doux regard assassin,
Elle a des rondeurs de corsage
A troubler l'oil d'un capucin.

Elle est l'élite populaire
Qui souffre et lutte dignement,
Dont le courage est exemplaire
Et la conduite également.
Si son langage et ses manières
Sont un peu libres quelquefois,
Elle a les moeurs bien plus sévères
Que maintes filles de bourgeois."


L'homme de Bronze se prend pour Apollon
Dessin de L. Bauzer, pour la pochette du 33 tours "Chansons dans la ville"
(1980, Saint-Etienne à  l'occasion de la Quinzaine de la chanson)

Le forgeron, chanson de Jean Feuillade (extrait) :

"Le coq au chant clair et sonore
Fait vibrer dans l'air matinal
Ses accents annonçant l'aurore ;
Chacun connaît ce gai signal.
Aussitôt la forge s'allume
Et ses étincelants rayons,
Font une auréole à  l'enclume
Par d'éblouissants tourbillons

Le rythme du chant qu'il fredonne
Rend plus léger son lourd marteau,
Et bientôt l'acier qu'il façonne
Est prêt à  passer à  l'étau.
Sera t-il engin de bataille ?
Ou bien l'outil des paysans ?
Qu'il soit soc ou lance ou mitraille,
Il est le pain de ses enfants.

Refrain
Aux lueurs du feu qui pétille
Ce rude et brave travailleur,
Frappe en gardant pour sa famille
L'espoir d'un avenir meilleur."

Un extrait d'une chanson en hommage à  un métier méconnu, L'allumeur de réverbères par Jean Bonnon. Mais avant les vers, citons au passage cette petite description de Claude Cros (décédé en 2001) dans son livre Le beau navire : "Entre les bosquets de la place Badouillère, un inconnu nous précédait. La lourdeur de son pas, sa silhouette sombre et massive m'effrayaient mais la longue perche au bout de laquelle tremblait une petite flamme bleue qu'il portait sur l'épaule comme un homme de guet son pennon me fascinait car je savais que, d'un coup, le bonheur jaillirait au cour des bouquets d'arbres quand il ferait fleurir la lumière des derniers réverbères à  gaz que le XIXème siècle avait oubliés derrière lui."

"On a chanté le mineur,
Le travailleur de l'usine ;
Mille métiers qu'on devine
Ont eu ce brillant honneur ;
L'allumeur de réverbères
Doit, templiers, chers confrères,
Lorsque nous choquons nos verres,
Avoir son humble rimeur ;
Sachons lui rendre justice :
Pour son utile service,
Amis, chantons l'allumeur (bis)

Vous le voyez, tous les soirs,
La démarche cadencée,
Zigzaguant sur la chaussée,
S'empresser sur nos trottoirs,
Rien ne saurait le distraire :
Un oubli pourrait se faire
L'abonné propriétaire
Le dénonce avec humeur,
Alors c'est la réprimande
Et quelquefois une amende ;
Amis, chantons l'allumeur (bis)"

Une image stéphanoise célèbre. Place Marengo, une jeune porteuse de cartons qui se rend vers un "soyeux" local est immortalisée par l'appareil photo du poète Johannès Merlat (carte postale ancienne). 

La Plieuse, de Rémy Doutre :

"Je suis Rosine, la plieuse,
Je chante du matin au soir,
On me surnomme la Rieuse
Aux quatre coins du « Pays Noir ».

J'ai seize ans, je suis fort gentille
Sous ma fraîche peau de satin,
Et sous mon front, mon regard brille
Comme l'étoile du matin.

Future et digne ménagère
Lorsque je livre mes cartons,
Il faut me voir leste et légère
Trotter de cantons en cantons.

Agile, proprette et vaillante
Aux plis soyeux de mes rubans,
La joie au cour, j'aime et je chante
Comme la fauvette des champs."


Cette image nous semble rare. Elle reproduit une toile d'Auguste Berthon représentant une plieuse et une ourdisseuse. Elle se trouvait, semble-t-il, à  la Bourse du Travail qui conserve des fresques en bien piteux état du peintre stéphanois, représentant des mineurs (voir dans notre "Encyclo").


Cylindre avec table de 6 mètres de long, fabriqué aux Fonderies et Ateliers de Terrenoire (1924)

Les ouvriers cylindreurs, d' Elie Girodet, en 1868 :
.
"Pour embellir et la brune et la blonde
Reine, ouvrière ou grisette aux yeux doux,
Le cylindreur, dont le talent abonde,
Les satisfait toutes par ses bons goûts.
Pour la rosière, il passe à  l'amidon
Les rubans blancs dont l'éclat pur attire,
Pour tous les cours séduits par Cupidon
L'apprêt léger charme jusqu'au délire.

Le frais ruban pour lui, c'est l'Espérance,
Que son nom soit : Gaze, Faille ou satin,
De chacun d'eux, il sait toujours d'avance
Avec succès quel sera son destin.
Pour la danseuse il passe à  la vapeur,
La réserve est pour toute vieille fille,
La paraffine est pleine de douceur
Et fait rêver les mères de famille.

La moire antique est pour les belles-mères ;
Moire française, aux vierges de l'amour,
Celle à  musique, aux chanteuses légères ;
Celle plaquée, aux amantes d'un jour.
En laminant, l'ouvrier cylindreur,
Fait du métier un galant badinage ;
Car ce n'est pas qu'il manque de chaleur,
Nul mieux que lui ne connaît l'enfilage.

Dans leur local, les cylindreurs bons zigues,
Forment un groupe en se donnant la main,
Pour oublier les peines, les fatigues
Et le chômage au triste lendemain.
Faisant honneur au bon jus de raisin,
Avec amour, ils vident les bouteilles
Puis bannissant plus d'un morne chagrin,
Par des chansons ils charment leurs oreilles."

Un ruban à  la licorne, image: André Picon.

Après l'ouvrier cylindreur, voici une chanson (sur l'air des Matelots) à  propos des imprimeurs lithographes : La chanson des lithographes, par Mathieu Chapuis. Le lithographe est un ouvrier qui imprime par les procédés de la lithographie inventée par Snefelder (1771-1834). La lithographie consiste à  imprimer des dessins tracés avec une encre ou un crayon gras sur une surface calcaire.

"Il est dans notre ville
Au sein de la cité,
Une phalange utile
Chère à  l'humanité.
Sous sa noble bannière
La Mutualité,
Abrite, l'âme altière,
Cette Société, Société

Dans le vieux Saint-Etienne,
Pays noir de charbon,
Il faut qu'on se souvienne
De cette ouvre en renom.
Par l'union fidèle
Papetiers et graveurs,
Ont fait la Mutuelle
Avec les imprimeurs, Les Imprimeurs.

Refrain

Tous les Lithos
Gais et dispos,
Aiment à  boire
A la mémoire
De Snefelder
Et sur cet air,
Chantent en chour
En son honneur.

Fervents mutualistes,
Dévoués citoyens,
Estimables artistes,
Braves cours plébéiens,
Quand la misère approche,
Combattant pour cela,
Sans craindre de reproche
Vous criez : Halte-là  !
Oui, Halte-là  !

Villatte, un prolétaire,
Préside en conseiller,
Près du cher secrétaire
Et du bon trésorier.
Que de groupes austères
Ne comptent pas, oh ! non,
Des membres plus sincères,
Que ceux de Saint-Chamond,
De Saint-Chamond."

Les imprimeurs et les lithographes (lithographie du XIXème siècle)

Aux C.F.V.E (Chemins de fer à  voie étroite) ainsi qu'aux T.E (tramways électriques), texte anonyme extrait des archives du Musée Georges Stephenson (de la STAS) à  Saint-Priest-en-Jarez. Saint-Etienne est la seule ville de France à  n'avoir jamais abandonné son tramway depuis ses origines jusqu'à  nos jours.

"Nous possédons à  Saint-Etienne
Une grande corporation
Qui fait, que chacun s'en souvienne,
La joie de la population.
Les ouvriers de notre ville
Ont, pour se rendre à  l'atelier,
Une superbe automobile.

Pendant sept grands jours sans relâche
Nous transportons des voyageurs
Qui pensent : quelle bonne gâche
Que le métier de receveur !
Mais si nous avons les mains blanches,
Nous sommes pourtant fatigués
Nous turbinons tous les dimanches."


La chanson du métier de Benjamin Ledin rend hommage aux passementiers tisseurs de rêves, extrait :

"A l'ouvre donc ! Courbe ton torse,
Pan, pan ! tic tac ! C'est ton destin ;
Ici le goût prime la force,
Tisse velours, tisse satin.
Frappe battant ; vole navette
Votre rythme dolent, berceur,
De notre existence inquiète,
Nous fait oublier la noirceur.

Artiste, tu produis sans cesse
Des rubans bleus, rouges ou verts,
Dignes du front d'une princesse,
Et qu'admire tout l'univers.
Si les belles de ces merveilles
Se parent, pauvre méconnu,
Bien qu'elles attestent tes veilles
Tu n'as que le droit d'aller nu.

Refrain

Tic tac ! tic tac ! C'est du métier
La chanson plaintive et légère
Qui berce ta longue misère O mon frère passementier !... "

Métier Jacquard de la Maison du Passementier à  Saint-Jean-Bonnefonds
 
Mineurs de Saint-Etienne, par Jules Berthelotet. A noter que le dernier vers de cette chanson - "La flamme du charbon est le flambeau du monde" - figure (à  l'imparfait) sur le monument aux mineurs de Roche-la-Molière.

"Le sol a tressailli sous le choc de la poudre.
Mineur aux bras velus, viens mêler tes sueurs
A ses suintements coulant comme des pleurs
Sur les blocs de rochers démontés par la foudre.

La mine a fait son ouvre ; à  toi seul de résoudre
Ce problème géant des pénibles labeurs ;
Sous ton pic, le charbon aux farouches lueurs,
Croulant avec fracas, va se réduire en poudre.

Alors les wagonnets sur des rubans de fer,
Fuyant l'air empesté des gaz acres de soufre,
Vont présenter leurs flancs à  la gueule du gouffre ;

Et toi, noir travailleur, dans ce coin de l'enfer
Où la mort te poursuit, creuse la boule ronde :
La flamme du charbon est le flambeau du monde."


Mineurs de La Talaudière, 1960
 
En juin 1869, plus de 15 000 mineurs de la région stéphanoise cessent le travail. Il s'agit pour eux de faire reconnaître leurs droits : réduction de la journée de travail à  huit heures au fond, dix heures en surface, augmentation des salaires... 400 soldats campent à  Saint-Etienne. Le 16 juin, une centaine de mineurs de la Ricamarie s'oppose au chargement d'un stock de charbon. Une quarantaine d'entre eux sont arrêtés et le capitaine Gausserand entreprend de les conduire à  Saint-Etienne. Plusieurs centaines d'habitants décident alors de venir hurler leur colère et de libérer les prisonniers. C'est le drame, la troupe ouvre le feu et quatorze personnes sont abattues dont un matru de seize mois à  peine. Cette tragédie entrée dans l'histoire sous le nom de « fusillade du Brûlé » eut un retentissement énorme. Zola s'en inspira pour la fusillade de son Germinal. Un chansonnier stéphanois célèbre, Rémy Doutre, composa une chanson, La Ricamarie qui devint pour longtemps le chant de haine de tous les ouvriers de France envers les massacreurs de l'Etat. En voici un extrait. Un article consacré à  la fusillade du Brûlé est en ligne dans notre "Encyclo".

"Ils réclamaient leurs droits par une grève immense,
Nos courageux mineurs aux traits noirs mais riants ;
Plus de bras au travail, donc un morne silence
Règne autour de leurs puits, naguère si bruyants.
Mais hélas ! tout à  coup la fusillade tonne,
Puis on entend des cris de douleur et d'effroi !
La poudre est en fumée et le clairon résonne,
Onze frères sont morts en réclamant un droit.

Soldats, vous avez tué nos frères sans défense,
Vous êtes des bourreaux.
On a tué l'enfant dans les bras de sa mère,
Egorgé lâchement la femme à  genoux,
Un paisible vieillard qui défrichait sa terre
On parlera longtemps soldats de ce " fait d'arme "

Soldats, quand vous frappez l'ennemi de la France
Dans un loyal combat, vous êtes des héros ;
Mais quand vous massacrez vos frères sans défense,
Vous n'êtes plus soldats, vous êtes des bourreaux."

Doutre, qui travailla dix ans dans les forges, mais aussi dans les mines et à  la Manu, fut jusqu'à  sa mort le chantre des ouvriers stéphanois et en particulier des mineurs. Il ne cessa jamais de défendre leur cause. Depuis 1900, une rue de Saint-Etienne porte son nom. Il évoque ici La solidarité des mineurs de fond et écorne encore le prestige militaire :

"Pour arracher le charbon à  la terre,
A chaque instant, la mort plane sur eux ;
C'est l'eau, le feu, c'est l'odeur délétère,
L'éboulement au fracas ténébreux,
Qui, tout à  coup, viennent ravir dans l'ombre
La vie à  l'homme, ô comble de malheurs !
Ces accidents sont fréquents et sans nombre
Fils de Caïn, bénissez les mineurs.

Quand le mineur en sa tâche pénible
Soudain entend un cri de désespoir,
Il dit : - Grands dieux ! peut-être est-il possible
De le sauver. Allons, c'est mon devoir.
Combien, pour rendre un père à  sa famille,
Ont succombé dans d'atroces douleurs !
Le mineur sauve, et le soldat fusille
Fils de Caïn, bénissez les mineurs !"


Illustration de Pierre Zellmeyer pour un 33 tours des années 70
 
La Vierge des opprimés, c'est bien sûr Louise Michel, l'éternelle révolutionnaire qui vint à  Saint-Etienne en 1890 où elle tint une conférence à  la Grande Brasserie de Bellevue. A la suite de cette soirée où les anarchistes stéphanois furent nombreux, Louise Michel fut arrêtée. Les bourgeois voulurent l'enfermer dans un asile de fous ! Elle parvint cependant à  gagner Londres. Jean Ricard fit tirer à  20 000 exemplaires cette chanson qui se répandit partout :

"Dans tous les temps, des gens sans âmes
Ont raillé gaiement à  foison
De vrais martyrs, hommes et femmes,
Dans l'exil ou dans la prison,
Jadis, la horde détraquée
Des sots qui fourmillent partout,
Traitait Jeanne d'Arc de toquée
Et Christophe Colomb de fou !

Dans cet enfer qui la vit naître,
Louise apprit, en grandissant,
La devise : Ni Dieu, ni Maître
Si chère au peuple tout puissant.
Dans la lutte qui nous appelle
Pour conquérir l'Egalité,
On peut ne pas penser comme elle,
Mais qu'on honore sa bonté.

Refrain

Respect à  la sinistre folle ( ?)
Terreur des bourgeois alarmés.
La Rouge Vierge des Opprimés !

Elle n'a pas, cette héroïne,
Dans un moment de désarroi,
Par une vision divine
Sauvé sa Patrie et son roi !
On la voit sans cesse à  toute heure
Quand le péril est menaçant,
Pour l'exploité qui souffre et qui pleure
Toujours prête à  verser son sang !

Pour elle, il n'est point de frontières,
Tous les gueux doivent être unis ;
Partout, les peuples sont des frères ;
Les oppresseurs, ses ennemis.
Voilà  les crimes de l'infâme
Que l'on persécute ici-bas !
Tyrans, torturez cette femme,
Mais au moins ne l'insultez pas !"


La Grève, de V. Zan, à la Bourse du Travail de Saint-Etienne
 
Thévenin, l'ami de Louise Michel, quant à  lui, lança un appel incendiaire avec Le drapeau rouge :

"Pourquoi les femmes sont si belles
Qu'on voudrait toutes les aimer
Et dans un fouillis de dentelles
Pouvoir toutes les admirer ?

Pourquoi voit-on Jeanne Misère ?
Pour un peu d'or vendre son cour ?
C'est que fille de prolétaire
Elle n'a pas droit au bonheur :

Refrain

Déshérités, quittez vos bouges
Mettez le feu de tous côtés,
Faites flotter le drapeau rouge.
Le drapeau rouge,
C'est le drapeau des révoltés !"

Soldats stéphanois du 38e RI
 
Le chemin des Dames, Gilles Guigneton, Saint-Etienne 1977
.
"Les empereurs les gouvernants,
nous mènent pour notre malheur
sur des chemins couverts de sang.
Chemin des Dames
Mais l'histoire prend la clé des champs
et s'égare en vagabondant.
Chemin des Dames

Dites moi : quel est l'ennemi
Est-ce Berlin, est-ce Paris ?
Est-ce au nom du grand capital
Qu'on nous condamne ?
Frère ouvrier, frère allemand,
la lutte est de tous les instants,
sauvons notre âme !
Jehovah s'est fait Belzébuth,
pour les yeux d'une grande pute
qui nous éventre et nous décharne,
comme la guerre.

J'entend les usines ronfler,
soldat crève dans ta tranchée
les tripes en l'air
Je vous ait vu jeunes conscrits
partir la fleur au fusil
à  quatre pas de la victoire
sourire aux lèvres
et vos noms en lettres dorées
aux monuments seront gravés
la vie est brève

Toi ma femme que j'ai laissé,
on t'a forcé à  travailler
pour faire des obus, des fusées,
travail infâme !
Avec tes deux mains en charpies,
méritante de la Patrie je te proclame.

Syndicalistes généreux,
vous qui allez de ville en ville
pour épauler les miséreux,
on vous déporte,
les gendarmes vous expédient
bien vite au coeur de la tuerie,
solution forte

Et vous les filles de l'arrière,
on vous a vu jambes en l'air
pour des planqués permissionaires.
Gentilles dames !
C'est un peu la morale qui flanche
mais la guerre a ses exigences,
comme une femme

Où sont donc les lendemains
qui chantent, où sont les beaux refrains ?
Bon Dieu qu'il est long le chemin,
chemin des Dames
Mais l'histoire prend la clé des champs
et s'égare en vagabondant.
Chemin des Dames"


Atelier d'une boulonnerie de Firminy (Sté Anonyme de Boulonnerie de la Loire), 1923

J'suis d'la Manu... J'suis Armurier. La Manu c'est la Manufacture d'Armes, pas Manufrance (ex-manufacture des armes et cycles). L'auteur de cette chanson célèbre et narquoise est Benjamin Ledin. Elle date d'avant 1927.

" Quoi ! Vous parlez d'apprentissage
Pour tenir pror'ment l'outil,
Etr'd'un métier, forge ou tissage,
Construire un mur, faire un fusil.
Ce ne sont là  que turlutaines;
Moi, d'un bond j'franchis les débuts;
Sans l'avoir appris, par centaines,
J'fabriqu' les canons, les obus

Avez-vous cent sous à  parier ?
J'suis d'la "Manu", j'suis armurier.

En m'embauchant, le contremaître
Comm' tourneur, m'demanda l'essai,
Le pauvre, il ignorait peut-être
Que j'avais "tourné chez Mazet"
Tourner, tourneur, mots à  la mode,
Le tour ça fait bien pour s'cacher;
Tourner en rond, c'est fort commode,
Et ça vous évit' de marcher !

Partir au feu ! je m'fais prier...
J'suis d'la "Manu", j'suis armurier.

Des états que je fis naguère,
Je me perdrais dans le total,
Mais celui que je tiens d'la guerre
M'rapporte, c'est le point capital.
Travaillant peu, j'm'enrichis vite,
J'fais des cent, des mill' comme on dit;
Pour vous l'prouver, je vous invite
A boire une chopine à  crédit.

L'an dernier, j'étais teinturier,
J'suis d'la "Manu", j'suis armurier.

Quand ceint d'la basanne à  bavette,
J'tissais le ruban soyeux,
Entre les peign's et la navette,
J'ne passais que des jours joyeux.
J'avais beau bien soigner les coupes,
Il manquait toujours du battant,
J'étais le chevalier à  trois soupes,
Ventre vide et coeur mécontent.

Sur la basan', j'ai mis le tablier,
J'suis d'la "Manu", j'suis armurier.

Ma fille aimait un commis d'barre,
Qui l'aurait prise pour la dot,
Hélas ! l'sort nous fut barbare,
Et j'attends encor le gros lot.
J'dis à  ma p'tit': ça me chagrine,
Mais faudra qu't'en prenn' ton parti,
Tu coifferas sainte catherine;
Faut' d'argent, l'époux est parti !

Maint'nant, j'vais pouvoir la marier,
J'suis d'la "Manu", j'suis armurier.

Armuriers, mon propriétaire,
Mon marchand d' vins, mon épicier,
Mon chef d'orchestre et mon notaire,
Mon bandagiste et mon huissier.
Jamais, paraît-il, l'armur'rie
N'avait eu semblable succès,
Aussi, qu'un d'ces jours la patrie
Réclam' l'appui d'tous les Français.

On les entendra tous crier:
J'suis d'la "Manu", j'suis armurier."



On doit encore La Chanson de la navette à  Benjamin Ledin (avant 1927)

" On n'entend plus ta chansonnette,
Dans le ramage du métier,
Dormirais-tu, douce navette,
Quand chôme le passementier ?
Va ! va ! ma petite navette,
Va ! va ! le bon temps reviendra.

Aux temps fortunés de la "presse"
Du jacquard, de l'envers-satin.
Contemplant ta vive caresse,
Il fredonnait dès le matin:
Va ! va ! ma petite navette,
Va ! va ! le bon temps reviendra.

Si le batant, en claquant, brame,
Sa plainte de souffre-douleurs,
Alerte, tu sèmes ta trame,
Dans la chaîne aux vives couleurs.
Va ! va ! ma petite navette,
Va ! va ! le bon temps reviendra.

La mode, hélas ! est bien volage,
Nous n'avons plus de "chargement".
Pour les fuseaux et l'enfilage,
Rien à  faire en ce dur moment !
Va ! va ! ma petite navette,
Va ! va ! le bon temps reviendra.

Peut-être qu'un jour l'Amérique
Voudra de nos brochés en vrac;
Alors, de nouveaux, la fabrique
Retentira de son tic-tac.
Va ! va ! ma petite navette,
Va ! va ! le bon temps reviendra.

Espérons, ma frêle navette,
Confidente des travailleurs,
Que reviendra ta chansonnette
Avec l'aube des jours meilleurs !
Va ! va ! ma petite navette,
Va ! va ! le bon temps reviendra."



Le soir à  Montaud, un pème d'Antoine Roule (vers 1900)

"Coutumes des petites villes,
Où tout le monde se connaît,
Jours bien occupés, nuits tranquilles,
Maisons calmes, verts jardinets,
Coins de cités, coins de villages,
Plaine ici, là  flanc de coteau,
Riche et pauvre y font bon ménage:
Voilà  le pays de Montaud.

Quand toutes les taches sont faites
Au magasin, à  la Manu,
Quand jacquards et tambours arrêtent
Leurs battements, le soir venu,
Sur le trottoir les gens apportent
A la main leur bichon fumant
Et, s'asseyant devant les portes,
Mangent la soupe en bavardant.

Les nouvelles de la journée
Vont de bouche en oreille alors:
Chez Pierre, une fillette est née,
Chez jacques, le grand père est mort;
Jeanne a mis une robe neuve,
Jenny fait voilette... hein, quel saut !
Et Pauline, la jeune veuve,
Quitte le deuil deux mois trop tôt.

Gaîtés, douleurs, amours, disputes,
Tout ce qui pleure ou rit chez l'un
Se sait chez l'autre, s'y discute,
Et chaque coeur bat pour chacun.
Tout à  son écho dans la rue:
C'est pourquoi, rien n'étant caché,
Toute détresse est secourue
Et tout bonheur est partagé.

A-t-on vu le nouveau vicaire ?
Et patati et patata,
Et c'est la grèv, et c'est la guerre,
C'est le ruban qui reprendra.
Et c'est parfois, grave ou cocasse,
Un récit cent fois répété
Que fait, avec l'accent d'Alsace,
Un vieil armurier retraité.

La soirée est suave et claire,
On jaserait toute la nuit,
Mais les bambins assis par terre,
Baillent de sommeil et d'ennui.
Chacun regagne sa demeure:
Demain,il faut se lever tôt;
Justement, voilà  que dix heures
Sonnent au clocher de Montaud..."