Saturday, October 24, 2020

Depuis la rédaction de cette page, Xavier Charpin est décédé.

Il y a quelques temps, Xavier Charpin est allé à  l'Office de tourisme de Saint-Etienne demander l'air de rien où il pouvait voir dans la ville un monument dédié aux mineurs. Faute de mieux, la sculpture de Paul Graf dans la cour du puits Couriot fut évoquée, ce qui ne le fit pas rire. Parce que le monument en question ne rend pas vraiment hommage aux Gueules noires.

 
D'abord parce que ce sont trois personnages qui sont représentés. Le mineur, tête basse, au travail, ne prête aucun attention à  son « camarade » le Poilu de 14 qui lève les yeux et tend la main pour recevoir les lauriers des mains de la Victoire qui les domine. D'ailleurs ce mineur en est-il vraiment un ? Pas vraiment, il s'agit plutôt d'une allégorie de la Mine ainsi qu'on peut le lire dans le livre Couriot, l'album : " Le mineur n'est pas équipé du pic traditionnel des chantiers d'abattage. Avec sa massette et sa pointerolle, il figure en fait un piqueur au rocher, celui qui trace les galeries pour préparer les chantiers du fond selon les plans des ingénieurs et des géomètres. Le casque qu'il porte n'était également pas en usage dans la Loire ; il est enfin figuré, fait exceptionnel, sans sa lampe. Au lieu de la représentation habituelle du mineur de fond, la compagnie a choisi une allégorie qui met en avant ceux qui structurent la mine par leur travail, et non pas ceux qui, pourtant plus emblématiques, abattent le charbon." D'autre part, le mot « mineurs » y est remplacé par « collaborateurs » qui inclut aussi les employés des bureaux . Enfin parce qu'elle évoque les « victimes du devoir » et ne parle pas des accidents du travail, le mot « devoir » amenuisant au passage dans une aura patriotique le précédent, « victimes », bien plus fort, si ce n'est plus « vrai ».
.
.
La Chana: entrée du puits. A gauche, le bureau de contrôle et le dispensaire, à  droite, les lavabos (dessin: Schoppig)
.
Saint-Etienne donc, aussi surprenant que cela puisse paraître concernant une ville dont le nom reste encore si étroitement lié à  l'exploitation du charbon et qui par ailleurs regorge de statues, n'a pas, contrairement à  Roche-la-Molière, un seul monument élevé exclusivement en hommage aux mineurs et encore moins à  tous ceux qui sont morts au fond. Et ils sont nombreux puisque 1500 semble être, dans le bassin stéphanois et toutes catastrophes confondues, un chiffre minimal. Nous n'incluons pas non plus le monument de Villars, pour les raisons que nous évoquons dans notre article.

La catastrophe s'est passée à  Villars en 1942, dans le puits de la Chana (ou puits Chana). C'est une histoire que connaît bien Xavier Charpin puisqu'il a travaillé en 1941 dans cette « garce de 14ème taille », au puits de la Chana, environ 650 mètres sous terre. Fin 1941, alors âgé de 20 ans, il devançait l'appel des Chantiers de Jeunesse en se faisant macadam, c'est à  dire en se faisant volontairement tailler la main d'un coup de hache. En janvier 42, il y apprenait qu'une catastrophe avait frappé la mine et pulvérisé ses camarades de l'équipe de nuit.
.
.
Hiver 42, la Chana
.
Son livre, L'Adieu différé, parut d'abord dans l'hebdomadaire L'Essor en 1972, fractionné, puis fut publié une première fois en 1978 aux éditions Le Hénaf puis à  nouveau en 2004, cette fois à  compte d'auteur. L'Adieu différé, dans sa première mouture, raconte surtout les huit mois que passa Charpin au fond; un temps qui lui fut reproché, trop court pour certains. Son témoignage, d'une force rare, façon Germinal, est réaliste, cru et angoissant, noir. A voir et à  écouter l'auteur, on saisit vite pourquoi il est « controversé » comme il le reconnaît lui-même. Impasse des Canuts (d'autres révoltés, nus dans la chanson de Bruant comme les types au fond), le bonhomme en bleu de travail a des mimiques inimitables et des boutades assassines. Ses « pics » concernant on ne sait pas toujours qui et son regard espiègle à  eux seuls valent le déplacement. La révolte, elle, est toujours là , il suffit de la lire : " Après les félicitations d'usage, il invite (Pétain, en 1941 ndlr) les mineurs à  redoubler d'efforts et propose de porter la semaine de travail à  54 heures. Les dirigeants des Mines de la Loire applaudissent des deux mains. Les ingénieurs sont ravis et deviennent des collaborateurs empressés, ce qu'ils étaient déjà ." Mais c'est surtout quand il s'agit de parler des morts, des responsabilités et de l'embrouillamini du décompte des victimes de la Chana qu'elle est particulièrement vive.
.
.
La Chana: le bâtiment d'extraction (dessin: Schoppig)
.
La catastrophe

Elle eut lieu aux environs de 4 heures, la nuit du 21 janvier 1942. Une explosion causée par un coup de poussière frappa la 14ème couche, se propageant sur des centaines de mètres. Un rescapé a raconté : " L'explosion s'est répercutée en chaîne, comme une succession de coups de canon enflammant les poussières de charbon à  une vitesse effrayante. En quelques secondes les hommes ont flambé comme des torches. Quelques minutes après on vit surgir des galeries des hommes chancelants hagards." Rapidement, les mineurs du premier poste de jour, qui devaient descendre à  5 heures, furent volontaires mais seulement un petit nombre, équipés d'appareils respiratoires (l'appareil Legendre), descendirent en empruntant l'entrée de la Chana tandis que d'autres entraient par le puits Couriot qui communiquait avec la Chana. Parmi les sauveteurs, un Bulletin du Musée de la Mine de Villars (1981) cite les noms de Javelle, Rochedix, Fournier, Humez, Bouillot... ainsi que celui de Michel Freylubert et le gouverneur Carles du poste de nuit du Puits de la Loire.

Une trentaine de blessés, mutilés, intoxiqués, brûlés sont remontés. Parmi eux, Jean-Marie Somet qui fut greffé au visage et aux membres. Plus tard il créa le Musée de la Mine de Villars. Dans la préface de L'Adieu différé, il écrit que son père et lui ont totalisé ensemble 20 000 nuits dans les entrailles de la Chana. Les blessés, remontés une heure après l'explosion par Couriot, furent évacués vers l'hôpital de Bellevue. Somet a évoqué certains destins : " Gabriel Gaucher, brûlé jusqu'à  la vessie devait mourir quelques jours plus tard à  l'hôpital. Marcandella Joseph, sérieusement brûlé décédera aussi, ainsi que Dardichon. Joseph Vinot sera seulement blessé tandis que son frère et Auguste Masson ont échappé miraculeusement à  l'intoxication." Marcandella était papa d'un garçonnet de deux ans. L'épouse de Dardichon était enceinte.
.
.
Les corps dans les lavabos (photo de Léon Leponce ?)
.
Dès 6 heures, la radio a diffusé la nouvelle de la catastrophe et tous les mineurs du bassin stéphanois ont cessé le travail. Aussitôt, le directeur des Houillères déclare qu'une enquête va avoir lieu pour déterminer les causes de la tragédie. La Compagnie aurait cherché, en vain, à  établir que l'explosion était due à  l'inconscience d'un mineur qui, dans cette taille grisouteuse, aurait voulu fumer une cigarette. On aurait même retrouvé du tabac et du papier à  cigarette près d'un corps calciné, ce qui n'est guère crédible. Pour l'heure, les femmes et les enfants se pressent sur le carreau de la Chana pour avoir des nouvelles de leurs hommes. Très vite aussi, les plus hautes autorités, le Maréchal Pétain en tête, rendent hommage aux victimes. On ne connaît pas encore leur nombre mais chacun sait qu'il sera élevé et les autorités, étant donné la rigueur de cet hiver 42, redoutent une longue grève. Le Préfet Potut se rend sur les lieux tandis que son épouse, le lendemain, visite les blessés et leur offre des oranges. Le Préfet reçoit ensuite le commandant du 5ème Régiment d'Infanterie et masse les G.M.R. (Groupes Mobiles Républicains) aux abords du puits afin de veiller à  l'ordre public. Vers 17 heures, le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, arrive à  Saint-Etienne. En compagnie de Mgr Heurtier, il se rend à  l'hôpital et réconforte les agonisants.

Les corps sans vie sont remontés par des wagonnets et alignés dans les lavabos. En milieu d'après-midi, ils ne sont encore que quelques-uns. Au matin du vendredi 23 janvier, deux jours après, on en comptait une cinquantaine, alignés dans la chapelle ardente, lavés par les infirmiers et revêtus d'habits propres, ceux des travailleurs du sous-sol, vestons et pantalons bleus.
.
.
L'enterrement des corps des quinze mineurs musulmans eut lieu en premier, l'après-midi du 23, le Mufti Vlio veillant au respect de la coutume islamique qui veut que les funérailles tardent le moins possible. En présence du maire de Saint-Etienne, du commissaire aux affaires indigènes et du gérant du foyer marocain, ils furent mis en terre dans un espace du cimetière municipal de Villars, leurs dépouilles tournées vers l'Est. Ces hommes - « dignes enfants de l'Empire », pour reprendre les mots de l'allocution - étaient originaires du Maroc et d'Algérie. Célibataires, ou tout du moins sans famille dans la Loire, ils étaient hébergés soit chez l'habitant à  Saint-Etienne ou à  Villars, ou dans les baraquements des mines.
.
.
Les officiels et la levée des corps (photos de La Loire Républicaine)
.
.
Ce même jour, l'Amiral Darlan vint rendre hommage « aux héros de la Chana » et le soir, les cloches des églises de Saint-Etienne, de La Fouillouse, de Saint-Priest firent entendre le son plaintif du glas. Les cérémonies chrétiennes débutèrent le matin du 24. A 9h 30, le cardinal Gerlier procéda à  la levée des corps et prononça l'absoute. « Que peuvent les paroles humaines devant un tel spectacle et une semblable catastrophe », s'exprima le Primat des Gaules. « Tant de souffrances nous accablent et nous sommes impuissants à  trouver les mots qui consolent. » Mr Belin, Ministre du Travail magnifia les mérites des « vaillants mineurs qui portent la France et dont l'âme frémissante est près de nous ». La fanfare du 5ème joua la Marseillaise et « Aux champs ». Les corps furent placés ensuite dans les fourgons militaires du 5ème R.I. et emmenés en cortège vers les cimetières de Villars, Saint-Etienne, Côte-Chaude, Terrenoire et la Terrasse.
.
.
Le cardinal Gerlier
.
Dans les jours qui suivirent, les journaux, Le Mémorial en tête, évoquèrent longuement les nombreux gestes de solidarité et de générosité des Français pour les familles si durement touchées. Le 2 février, Le Mémorial cita la lettre de René Barbelion, un garçon de onze ans, qui accompagnait son don de 250 francs. Elle se termine ainsi : « Heureux tous les petits Français qui ont leur papa et leur maman et qui ont confiance dans la nouvelle France du Maréchal. »
.
.
L'Adieu des Polonais à  leurs camarades (photo de Léon Leponce ?)
.
Un monument un peu catastrophique

Combien de Gueules noires sont tombées au « champ d'honneur du Travail » -selon la formule consacrée - ce 21 janvier 42; combien ont succombé à  leurs blessures; bref combien de morts ? 65 est le chiffre repris par beaucoup d'articles. C'est celui de Claude Cherrier dans son article paru en janvier 1996 dans Les Cahiers de l'Institut d'Histoire Sociale Minière. C'est celui du Bulletin de la Mine de Villars. C'est enfin celui de l'article de La Tribune-Le Progrès du 21 janvier 2002. Pour Xavier Charpin, ce chiffre est faux et ce ne sont pas les plaques de marbre du cimetière de Villars qui vous aideront à  y voir plus clair, sans les explications d'un connaisseur.
.
.
La plaque musulmane, au premier plan, la plaque aux 67 noms
.
Il y a en effet sur le petit mémorial trois plaques. Deux plaques distinctes, posées en 1982, sont gravées l'une, des noms des victimes européennes, l'autre, de ceux des victimes nord-africaines. Chaque plaque portant le symbole religieux approprié, Croix et Croissant. La plaque musulmane porte gravés 16 noms, l'autre, 23 noms. Ce qui nous fait un total de 39 noms seulement ! On peut commencer par se demander pourquoi 16 morts musulmans puisque tous les journaux de l'époque évoquent 15 morts. Un disparu, dont le corps n'aurait pas été retrouvé ? Et il est évident qu'il manque beaucoup de noms sur la plaque européenne. Par exemple, n'y figurent pas les noms de Ollagnier, 19 ans, enterré à  Lorette ou celui de Marcandella, cité plus haut. Ce qui complique encore l'affaire, c'est le drôle de classement des noms. Parfois, le prénom suit le nom, parfois c'est le patronyme qui vient derrière le prénom ! Difficile de s'y retrouver et comme si cela ne suffisait pas, rappelons qu'il s'agit de noms portugais, italiens, français, arabes et polonais ! Avec deux Ben Mohamed, deux Ben Mouloud, trois Ali, deux Lahoussine et un Lehoussine, des Franc, des Francizek, deux Juszezak, père et fils, etc !
.
.
La plaque chrétienne
.
Une troisième plaque a voulu réparer l'erreur et classer tous les noms, sans distinction de religion. Elle comporte 67 noms ! Les 26 noms des Européens manquant à  l'appel ont été rajoutés : Barbier, Boghossian, Dardichon, etc. Mais les deux noms en plus ? Il s'agit de ceux de deux Maghrébins qui ne figuraient pas sur la liste des 16 : Ahmad Atham et Mohamed Mouslik. Ainsi, selon cette plaque, ce sont 18 mineurs maghrébins qui sont morts à  la Chana, ni 16 ni 15.
.
Selon Xavier Charpin, la catastrophe aurait fait 69 morts. Il fait remarquer encore que Français et Polonais ont également perdu 18 des leurs. Des Italiens, deux Portugais et diverses nationalités complètent la liste. Pour en finir avec cette histoire rocambolesque, signalons que le livre Couriot, l'Album évoque 61 morts. .
.
Epilogue

Les réparations de la 14ème durèrent des semaines.
Les causes de l'explosion n'ont jamais été catégoriquement démontrées.
Aussi cruel soit le bilan de la catastrophe, on peut se demander avec Claude Cherrier ce qu'il aurait été si elle avait frappé l'équipe de jour, composée de centaine de mineurs.
Pendant quinze ans, la CGT a fait grève à  la Chana chaque 21 janvier, en mémoire des victimes.