Thursday, September 24, 2020
A Chazelles-sur-Lavieu, un personnage hors du commun s'est donné pour but d'éveiller à  la richesse des cultures du monde et de transmettre une parcelle de son savoir. Nous sommes allés visiter l'antre de l'ethnographe Daniel Pouget. Invitation au voyage...
 
NdFI: Daniel Pouget est décédé courant 2016.
 
 
« Un extraterrestre ». C'est en ces termes qui lui sont familiers qu'André Picon, le chantre des films du hibou, avait évoqué le personnage avec lequel nous avions rendez-vous. A Chazelles-sur-Lavieu, dans les Montagnes du soir, nous allions à  la rencontre de Daniel Pouget à  propos duquel le cinéaste prépare un film documentaire. André Picon m'avait brossé brièvement le portrait de notre « martien » : à  17 ans, après s'être abreuvé des récits de Charcot, il quitte son Forez natal et part pour la grande Babylone -la française, pour l'heure - où il découvre les collections du Musée de l'Homme et côtoie Paul-Emile Victor. En 1954, il pousse un peu plus loin, vers la Laponie où il réalise un premier reportage. Il ramène des objets, des costumes.

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 Derrière ces murs, tout un concentré d'humanité....
 
Dix ans plus tard, il inaugure à  Saint-Just-Saint-Rambert un premier musée, la Maison du Forez qui accueille bientôt 500 objets de collection offerts par son amie Madeleine Rousseau. En 1970, le Musée des Civilisations ouvre ses portes dans l'ancien prieuré. Des milliers de personnes se pressent dans le petit bled forézien pour contempler les joyaux de l'Iran confiés par le Shah d'Iran et son épouse l'impératrice Soraya Esfandiari. Depuis 1954, Daniel Pouget - un temps Conservateur des Musées foréziens - voyage aux quatre coins du monde, de l'Afrique à  l'Océanie via l'Asie et le Moyen-Orient, écrit des livres, fouille le sol, dessine, filme, expose et... dort peu.
 
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 En route ! Et les films du Hibou déjà en action...
 
Alors que nous faisons route vers « le Couvent » de Chazelles en compagnie de Patrick Berlier alias « le druide du Pilat » et Pierre Bessenay, président des Guides du Pilat, je m'amuse un instant à  imaginer l'aspect de celui qui va nous recevoir : un Indiana Jones athlétique, visage buriné sentant bon le sable chaud ? J'abrège très vite mes divagations stupides (Jack l'éventreur avait-il une tête d'éventreur ?) et j'admire les couleurs fauves des forêts du Haut-Forez. C'est dans un vénérable ancien couvent de plus de 250 ans que nous accueille notre hôte. L'établissement fut fondé par les religieuses de l'Ordre de Sainte Croix, dissout à  la révolution. En 1810, il passa aux mains des soeurs de Saint Joseph qui jouèrent un grand rôle social, en particulier en faveur des orphelins et lors de la grande épidémie de choléra de 1832. Ici, comme à  Usson-en-Forez et en bien d'autres endroits, les enfants recevaient gîte, couvert et instruction. Avec la séparation de l'Eglise et de l'Etat, les bonnes soeurs furent chassées et c'est une colonie de vacance qui investit les lieux jusqu'en 1970. Laissés à  l'abandon, les bâtiments furent rachetés et restaurés par Daniel Pouget à  partir de 1999.
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.L'Auvergne des saints guérisseurs...
 
La première collection que nous commente l'ethnologue avec sa verve, ses anecdotes et ses bons mots concerne l'Auvergne des saints guérisseurs. Une bonne vingtaine de statues de différentes tailles sont exposées et Daniel Pouget prend le temps de nous les présenter une à  une. Tous ces visages de bois, pour la plupart, nous racontent un culte particulier, souterrain, surgit de la nuit des temps et qui appartient au monde des mythes et des symboles, à  la croisée du catholicisme et de l'antique paganisme. Ils traduisent aussi l'inquiétude des hommes face à  l'incertitude scientifique, le refuge dans les forces surnaturelles. Saint Jean-Baptiste, le précurseur, est ici représenté par un buste-reliquaire de grande taille originaire du Cantal. Il soigne les rhumatismes. Saint-Antoine l'ermite, célèbre avec son cochon guérit le mal des ardents (feu de saint-Antoine, autrement dit l'ergot de seigle) qui, nous le rappelle notre guide, causa encore la mort dans le Gard en plein XXe siècle. Sainte Marguerite d'Antioche (sculpture de Vic-le-Comte) intercède pour les femmes en mal d'enfants, saint Grégoire console les âmes en peine, sainte Luce, « petite fiancée de la lumière » soulage les yeux. Une mention spéciale à  ce « Christ janséniste » dont les tétons proéminents sont faits avec des éclats de dents de lait. Les jeunes femmes viennent les frotter pour avoir des enfants.
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Une "louison à savon" mais des lys de France et un Dauphin de Forez qui rutilent encore
 
 
Cette première étape, l' Auvergne éternelle, dans le couvent de Daniel Pouget présage de ce que sera la suite tout au long de notre parcours. Les statues sont remarquablement mises en valeur et ne sont pas enfermées dans des boites de verre ou de plastique transparent, le décor est superbe, ça sent le vernis et pas l'hôpital. En outre, notre éminent chercheur est un excellent conteur. La visite est vivante, érudite sans être pédante. Daniel Pouget est aussi un pédagogue et c'est un réel privilège que d'être emmené par le maître des lieux plutôt que par une « machine humaine à  réciter » comme on en entend trop souvent dans les visites guidées des musées.
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Une seconde salle accueille la cuisine des religieuses. Un fourneau massif y trône, les cuivres y brillent. Notre hôte nous présente un coupe-savon en forme de guillotine (les religieuses fabriquaient le savon avec de la cendre de bois de frêne, du saindoux et des extraits de saponaire) ainsi qu'un « gaufrier à  hosties ». De nos jours encore (sauf erreur) les Soeurs de Sainte Claire à  Montbrison perpétuent cette fabrication. La 3ème salle abrite l'apothicairerie où les dames du lieu préparaient leurs lotions, cachets et poudres diverses. De nombreux objets à  destination médicale, naturelle (pierres, minéraux, plantes...) ou « moderne» (seringues à  saignées , ventouses, scarificateurs, clystères divers...) sont exposés. Ici notre guide, clystère à  lavement ou rostre de poisson-scie en main, est au mieux de sa forme. Devant le superbe meuble à  pharmacie où « niche » une piéta de douleur, les anecdotes historiques fusent, entremêlées d'allusions comiques ou polissonnes. On apprend, entre autres choses, que l'expression « se faire dorer la pilule » vient de l'enrobage de poudre d'or ou d'argent des pilules destinées aux riches clients. On écoute l'histoire de Basile Valentin et de l'antimoine, celle de « l'appareil contraceptif à  retrouver ses mois ».
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Et maintenant il nous entraîne à  l'étage pour une invitation à  un voyage hors de France. Un buste occupe la place d'honneur sur une cheminée dont la taque porte les armes de France, pour signifier que le roi est partout chez lui. Mais ici le roi (le buste) c'est Jean-François Fagheon. Daniel Pouget a reconstitué le parcours extraordinaire de cet homme dans un livre: Les voyages d'un apothicaire orientaliste et dont l'expo constitue une forme d'hommage. Mr Fagheon, originaire d'Auvergne et apothicaire (donc marchand d'épices) fut aussi un grand voyageur. A l'origine de la destinée du « bougnat » il y eut une commande, non pas de charbon, mais de verreries par le sultan du Maroc qui venait de fonder la ville de Mogador, l'actuelle Essaouira. Les pérégrinations de Fagheon le menèrent du Maghreb jusqu'au Tibet où se perd sa trace en 1795.
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Nous marchons sur les traces de Fagheon. Dans une vitrine, des verres de Byblos (Liban) de 4000 ans d'âge affichent les reflets irisés de la maladie sans espoir qui les frappe. Combien de temps encore pourront durer les lacrimoires destinés à  recueillir les larmes des belles ? A côté, nous faisons connaissance avec Astarté la Vénus-Aphrodite des anciens Phéniciens. A son sujet, Daniel Pouget nous conte une histoire savoureuse. En certaines circonstances et dans certains lieux, toutes les femmes devaient s'offrir aux hommes dans un rituel de prostitution sacrée. La balade continue plus à  l'est encore, vers les 1001 nuits révélées à  l'Occident par Antoine Galland : calames, astrolabes, ardoises en bois de santal, miniatures perses, armes damasquinées. Enfin l'Inde du sentiment océanique et son palanquin, son nécessaire à  opium, ses statuettes de Ganesh, le dieu-éléphant...


Au terme des trois heures qu'a duré la visite, on se sent pour le moins grisé. J'ai le vertige, André Picon aussi, il n'en est pourtant pas à  sa première déambulation dans l'antre de Pouget. Tandis que l' ethnologue nous remet à  chacun - délicate attention - une reproduction de miniatures perses, les dames qui nous accompagnent s'interrogent encore: mais comment fait-il ?!

 

Le Couvent, à  Chazelles-sur-Lavieu
Fermeture de novembre à  avril

04 77 76 59 29

Quelques-uns des livres (publiés à  compte d'auteur) de Daniel Pouget :
- Les voyages d'un apothicaire orientaliste (1773-1795), Dumas-Titoulet Imprimeurs, Saint-Etienne 2005
- L' esprit de l'ours, croyances et magie inuit, 2003
- Voyage et Découverte chez les Eskimos, 1989