Saturday, October 31, 2020
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L'archevêque en poussières marche à ma suite. Derrière lui, la sarabande des dignitaire pousse des vivats hypocrites. Et je mène mon âne sous l'arc de triomphe, sans même un regard pour la populace qui se pâme et me jette des pétales de fleurs. Mais c'est que je m'interroge ! Que me vaut cet honneur ?... Oups! Le soleil est mauvais dans la plaine cet après-midi. Je me pose un peu à l'ombre et j'attends l'ouverture des portes. Là... c'est mieux. Il n'y a plus un chat.
 
Nous avons écrit un précédent article retraçant, dans ses grandes lignes, les faits marquants de l'histoire du château de Montrond (voir rubrique Histoire). Celui-ci le complète et s'attache à  faire découvrir un peu l'édifice et ses deux espaces muséographiques : celui consacré aux Entrées triomphales des rois et le Musée postal du Forez.
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Dans le premier, ce sont les enfants d'Albon qui nous accompagnent : le flamboyant et flambeur Jacques d'Albon, dit le maréchal de Saint-André, et sa soeur Marguerite, dame d'honneur de Marie Stuart, qui devint l'épouse d'Artaud d'Apchon, seigneur de Montrond. A travers des bribes de leur destinée, nous sommes invités à  faire connaissance avec une pratique née à  la Renaissance et qui annonçait les fastes de la monarchie absolue. Il s'agit des Entrées triomphales des rois de France dont la première, à  Lyon, en 1548, fut organisée pour la gloire du roi Henri II. C'est Jean d'Albon, père de Jacques et Marguerite, gouverneur de la capitale des Gaules, qui l'a mise en scène. Dans un cadre Renaissance, à  travers un petit film, des enregistrements audio et des dessins, le visiteur approche l'aspect hautement symbolique et politique qu'elles revêtaient: manifestation de la puissance royale, communion du Royaume de France, exaltation des vertus antiques et de la religion catholique.

Après celle orchestrée par Jean à  Lyon, d'autres Entrées royales furent mises en scène par d'Albon-fils, à  Rouen et autres lieux. Très proche ami d'Henri II, le maréchal, gouverneur du Forez, du Beaujolais, du Duché d'Auvergne... devait cumuler les charges, les fortunes et les honneurs. Les dettes aussi, car il ne se contenta pas de faire honorer son roi et prit à  coeur de faire ses propres entrées dignes d'un monarque. Ainsi à  Lyon, en 1550, il entra dans la cité qui déballa tout le décorum : allégories en carton-pâte, arcs de triomphes, défilés, feux d'artifice... Il est vrai qu'il avait fait miroiter aux gones certains avantages fiscaux. Un mois plus tard, sa soeur et son beau-frère lui organisait à  Montrond une petite fête sympathique avec dîners, concerts, feux d'artifice et, cerise sur le gâteau, reconstitution de l'attaque des murailles par les habitants, avec de vraies flammes et de vrais morts. Temps cruels où l'Antiquité renaissante faisait aussi revivre les jeux de guerre. Le roi Henri II lui-même en fera les frais, une lance embrochant son oeil jusqu'au cerveau dans un tournoi.
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Les salles aménagées nous font suivre aussi le tour de France 1564-66 de Catherine de Médicis et de son fils Charles IX. Des tapisseries relatent brièvement l'histoire du château. A noter aussi, la reproduction d'extraits de l'inventaire ordonné par le roi Henri III en 1575 (voir article Une sentinelle dans la plaine), dressé par Jehan Allier et qui nous donne de précieux renseignements sur le mobilier du château, ainsi que nous le verrons plus loin.
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Le château est longtemps resté à  l'état de ruine après le passage de Javogues en 1793 et des démolisseurs qui lui succédèrent. En 1932, F. Gonon écrivait tristement : "Après tout ce bruit, la grande ruine est aujourd'hui muette pour toujours... La butte qui porte les ruines fut ébréchée naguère pour laisser passer les trains de la ligne Lyon-Montbrison, dont les panaches de fumée s'envolent au-dessus des tours de la vieille forteresse, rançon du progrès et du temps qui marche."
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Ce que Mr Gonon n'avait pas envisagé, c'est qu'un jour, le château renaîtrait de ses cendres grâce à  un groupe de passionnés. En effet, en 1969, l'Association des Amis du Château de Montrond entreprit de rendre un peu de vie à  la sentinelle de pierre. Elle obtint de la famille de Prunelé, propriétaire, un bail de 50 ans pour y entreprendre des travaux de restauration. Plusieurs campagnes de déblaiement allaient suivre, qui permettent aujourd'hui de se faire une idée de l'aspect général du château et de son système défensif.
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Première enceinte
 
Deux enceintes entourent le château. La première est polygonale et très visible ; elle contourne tout l'édifice. C'est par la poterne de son entrée nord que le visiteur accède au site. La seconde a été construite au XVème ou au XVIème siècle. Elle « chemise » le château propement dit, et comporte quatre tours pleines et tronquées qui étaient autrefois reliées par des courtines. Leur sommet forme une sorte de terrasse sur laquelle le château s'élève.
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Vue sur la poterne d'entrée depuis les murailles et la façade nord avec ses fenêtre à croisées et meneaux. Celle d'en haut donnait sur les chambres et est surmontée de la sculpture d'un bras de force armé d'une masse d'armes ou d'une hache. Sur cette façade se lisent aussi les initiales A.M. pour Arthaud de Montrond (Arthaud d'Apchon, époux de Marguerite d'Albon). Et bien sûr le Dauphin de Forez.
 
Le château formait un quadrilatère irrégulier dont il manque aujourd'hui toute la façade sud. Il manque aussi tous les murs intérieurs, à  l'exception de la Tour Renaissance (dite aussi Tour carrée) qui fait poterne à  l'ouest et de la masse du donjon à  l'est. Le visiteur suit le glacis incliné qui mène vers l'entrée, puis traverse la "Tour Renaissance" par la poterne et la contourne pour se trouver devant la porte d'honneur qui donne accès à  l'intérieur du château. Cette porte, dans le style Renaissance, est supportée par deux pilastres cannelés couronnés par des chapiteaux corinthiens. Dans son tympan figurent les armes de la famille d'Apchon, « d'or semé de fleurs de lys d'azur » (autrement-dit jaune parsemé de lys bleus - c'est aujourd'hui le blason de la petite ville), supportées par deux lions colletés d'un manteau semé de fleurs de lys et surmontées d'un cimier empanaché. En entrant dans l'édifice, des enregistrements audio et des panneaux permettent au visiteur de se familiariser avec les lieux.
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Deuxième poterne dans la tour "Renaissance" et l'entrée d'honneur avec, à l'arrière plan, les restes de la cheminée
 
 
Tout de suite à  sa gauche se trouvaient les cuisines, éclairées par deux fenêtres jumelées au dessus d'un double placard creusé dans la pierre et dont on devine encore l'emplacement. On y distingue aussi deux grands fours à  pain dont il ne reste que la base. Sur le sol, une ancienne meule qui provient peut-être du moulin situé sur le bief de l'Anzieux tout proche.

A droite, touchant la Tour Renaissance, se trouvait la chapelle. Le visiteur remarquera les deux voûtes d'arêtes et les culots ornés d'angelots sans têtes, ainsi que la fenêtre tréflée qui s'ouvre sur la plaine du Forez. Une chambre se trouvait au dessus de la chapelle et une ouverture (oculus ou hagioscope) permettait à  l'habitant de suivre la messe sans quitter ses appartements.
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La chapelle
 
 
La grande salle à  manger et à  festoyer, qui occupait la majeure partie du lieu au rez-de-chaussée, fut dégagée en 1970. Elle était éclairée par des fenêtres à  croisées et à  meneaux. On remarque aussi les restes de la monumentale cheminée qui réchauffait la salle mais aussi l'étage où se trouvait la salle d'honneur.

Au rez-de-chaussée, à  gauche de la cheminée, se trouvait la salle d'armes et l'accès aux caves au sous-sol, accessibles au visiteur. A droite du squelette de la cheminée, le donjon qui héberge de nos jours le Musée postal. Daté du XIVe, le donjon mesure 22 mètres et une chemise de 4 mètres d'épaisseur renforce sa base.
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Avant de le visiter, un mot sur l'inventaire de 1575 évoqué plus haut et qui nous donne des renseignements sur l'aménagement du château. Mr Bourbon, qui fut le président de l'Association des Amis du Château a livré dans le Bulletin de la Diana n° XLII-5 (1972) quelques indications à  ce sujet. Il mentionne entre autres que, dans son inventaire, Jehan Allier fait référence à  26 lits avec leurs « contrepoinctes de taffetas rouge et satin jaune en broderie de fleurs ; toille d'argent à  bâtons rompus de velours rouges et verts frangés de soie bleue et crépins d'or ; brodé de toilles d'or sur fond de velour blanc avec fentes de velours cramoisi et aussi sept tentures de cuir...» Il mentionne aussi 168 tapisseries ! Certaines d'entre elles, « David et Goliath » notamment, furent vendues en 1850. Le destin d'autres tapisseries (« La guerre de Troie » ou des « Scènes de la Bible ») semble inconnu, peut-être pillées à  la Révolution ou bien avant encore, enlevées par le Baron des Adrets durant les Guerres de Religion. Quoiqu'il en soit, l'inventaire confirme la magnificence dont aimait à  s'entourer la famille d'Albon.
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Nous achevons notre visite du château par le Musée postal. C'est en 1998 que les Amis du château ont accueilli l'épatante collection de Camille Marteau, ex-receveur des Postes qui, inlassablement, a collecté jour après jour toutes sortes d'objets ayant trait aux PTT. Sur les trois niveaux du donjon, le visiteur est d'abord invité à  comprendre comment les communications se sont développées au fil des âges et à  travers les continents, du Pérou à  la Chine, depuis les pigeons voyageurs et les chevaucheurs royaux jusqu'à  la fabuleuse aventure de Mermoz et les pionniers de l'aéropostale. Il découvre ensuite les objets: boîtes aux lettres en tôle ou en bois, à  portes avants, fixes ou mobiles, fermées à  serrures ou à  scelles, uniformes, insignes, figurines, voitures Majorette vertes puis jaunes, indicateurs de levées, drôles de téléphones en bois vernis. A noter aussi une machine rare, la première machine française à  oblitérer le courrier. Inventée en 1884, elle resta en service jusqu'en 1978 et traitait 3000 lettres/heure. A dire vrai, la visite de ce Musée rénové il y a peu ne figurait pas à  notre programme mais, au final, elle constitua une bonne surprise. Le lieu est plaisant, les objets sont tous en très bon état et les explications sont claires et précises.

Bon, il est grand temps pour nous maintenant de faire une entrée triomphale dans notre lit, alors en conclusion, nous espérons simplement vous avoir donné envie de visiter cette vieille vigie. Dans la plaine bientôt, sa silhouette massive se découpera en noir sur l'or des soleils levant.