Saturday, October 31, 2020

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En 1965, rue Jean Huss, à  l'ombre du Soleil, un jeune instituteur filmait la classe-atelier de l'artiste Pierre Zellmeyer et dissertait sur une fable de La Fontaine. En 2005, le Hibou"restaurait son film A propos d'une fable.

 
 
André Picon, cinéaste stéphanois : " J'ai ressorti ce film car je voulais l'intégrer au portrait de Pierre Zellmeyer* mais je n'ai pas réussi à  le caser. Cependant je voulais en faire cadeau à  Zell et c'est pour cette raison que je l'ai restauré. En 1965, j'étais instituteur à  l'école de Villeboeuf-le-Haut et je pratiquais déjà  la photo et le cinéma comme outils pédagogiques dans ma classe de CM2. Monsieur Paul Guyot, mon Inspecteur de l'Education Nationale, qui m'accompagnait un jour me dit : « Picon, vous qui faites du cinéma, allez donc voir la classe-atelier de Pierre Zellmeyer !.. » . A l'époque, une classe-atelier regroupait des élèves de 14 à  16 ans qui ne pouvaient pas suivre le cursus scolaire normal, ils étaient donc confiés à  des profs qui leur distillaient un enseignement plus pratique et plus ludique. C'est ainsi que je suis allé filmer la classe « dessin d'éveil » dirigée par Zell et j'ai fait un reportage sur le quartier de la rue Jean Huss** pour interpréter, à  ma manière, la fable de la Fontaine "Les animaux malades de la peste".
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J'ai utilisé une caméra Paillard Bollex 16 mm avec un moteur à  ressort ce qui me laissait qu'une autonomie de prise de vue de 10 à  30 secondes. Quant à  la pellicule, c'était des bobines de 30 mètres soit d'une durée d' à  peine 3 minutes. Il fallait être très économe de ses plans mais la pellicule a résisté au temps puisque après plus de 40 ans les images sont toujours visibles et en bon état."
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* "Zellmeyer, illustrateur-poète", les films du Hibou, 2005
** La rue Jean Huss se trouve à  Grangeneuve où se trouve aujourd'hui le magasin Ikéa.
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Avant de parcourir notre petit montage, quelque mots sur ce formidable petit film tourné en 1965 et la manière que nous avons choisi d'utiliser pour le « traiter » dans notre article. La fable, c'est au départ celle, célébrissime, de Jean de La Fontaine, "Les animaux malades de la peste". Elle est au centre du film d'André Picon dont elle sert de fil conducteur.  Durant 15 minutes environ, le cinéaste fait s'entremêler la réalité stéphanoise de l'époque avec les illustrations animalières des élèves de Zellmeyer. Le film inscrit donc la fable dans le paysage stéphanois et permet, en l'augmentant de données mythologiques et par le biais d'images locales (monuments, sculptures, charbon, usines...) certaines digressions joliment trouvées sur la guerre, la pauvreté et l'injustice.

C'est une forme de  fable sociale, sombre et poétique dont le grand mérite documentaire est de montrer avec des images filmées mais sans verser dans le pathos (le cynisme de La Fontaine ici ne se teinte pas de sentimentalisme) « l'enfer industriel » stéphanois qu'avait évoqué Camus quelques années plus tôt. Les fumées noires du puits Pigeot obscurcissant un ciel en noir et blanc prennent ici une autre dimension que lorsqu'elles sont fixées sur une carte postale. Et à  voir les images fugaces du bidonville de Méons on peut penser à  Paul Mazenod écrivant en 1972 dans La Loire en péril :
" Nous sommes une société archaique et malade, non seulement bloquée mais littéralement verrouillée par une classe possédante qui, par égoisme et surtout par sottise, a isolé notre département et l'a dangereusement exploité, par un Etat centralisateur qui, par ignorance et désinvolture n'a rien fait pour l'aider mais bien au contraire l'a également exploité." Heureusement, aujourd'hui en 2005, tout va pour le mieux et la sentence d'Orwell à  la fin de La ferme des animaux appartient au passé...
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Dans la manière de présenter le film, nous n'avons pas voulu, ni n'aurions pu le faire, de façon classique, linéaire comme avec les documents Zellmeyer ou Cardot. Sa courte durée et sa construction métaphorique ne nous le permettaient pas. Aussi, de la même façon que le cinéaste a traité à  sa manière la fable du Jean, la traduisant au local, nous avons créé une fable pour illustrer notre article. A la différence près que nous n'apportons aucun apport nouveau pour ne pas trahir l'oeuvre. Toutes les images qui suivent, dessins et photos, sont extraits du film d'André Picon. Nous les avons simplement agencé à  notre façon. Elles ne suivent pas le cours normal de la narration initiale mais le sens de l'ensemble est de même nature. Il va de soi que l'effet à  l'arrivée est très amoindri au regard du film.
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Les légendes des images ainsi que la fable de La Fontaine et toutes les infos concernant le film figurent en bas d'article.
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A propos d'une fable (2 fois)
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Illustrations:
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Montage 1 : l' homme à  la panthère, rue Sainte Catherine aujourd'hui (de même en 65 ?) de Joseph Michel Caille, coulée à  la fonderie du Val d'Osne en 1872. Retrouvée en 1923.
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Montage 2 : enfants sur les crassiers de Couriot, le puits Pigeot à  la Ricamarie
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Montage 3 : visages de Stéphanois (Grangeneuve)
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Montage 4 : homme à  la valise > marché aux Puces du Clapier
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Montage 5 : mise en scène des élèves de la classe atelier de Zell
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Montage 6 : la centrale du Bec au Chambon-Feugerolles, travelling sur le bidonville de Méons
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A propos d'une fable, les films du Hibou 1965, une production du Centre de travaux pratiques de Grangeneuve, réalisé par André Picon avec la classe atelier de Pierre Zellmeyer, dessins-animation par Daniel Mena, élève de 3ème pratique, musique originale de Marc Cadier, voix : Jean Navrot
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Le film A propos d'une fable est en vente. Contact : Les Films du Hibou, 1 rue Molière, 42100 Saint-Etienne. A noter aussi sur le dvd un petit diaporama sur une musique de Vivaldi. Bel effet.
 
Les animaux malades de la peste:
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" Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là  qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.

Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Ane vint à  son tour et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir"