Cette page avait été publiée dans notre portail en 2006, si nous avons bonne mémoire. Les illustrations proviennent de notre ami André Picon qui a par la suite (2007) consacré un documentaire à Joseph Lamberton, peintre et sculpteur (1867-1943) auquel nous devons notamment la Muse de Massenet à Saint-Etienne et la statue de Michel Rondet à La Ricamarie. Figure dans le texte un lien vers un article qui lui est consacré. Ces images sont celles de ses huiles sur toiles marouflées, communément appelées « fresques », dans l'église Saint-Louis, toujours à Saint-Etienne. Cette page avait disparu au cours de nos derniers déboires techniques. Nous en avons retrouvé le texte. Manque la bibliographie.

 

J’ai rendu l’âme devant la cité de Muhammad al-Mustansir bi-llah, le 25 août de l’an de grâce 1270. Etrangement, je n’ai rien oublié de ce qui m’était égal au moment de boire au calice de la mort : la chaleur étouffante, la cendre qui entrait dans mes plaies et la douleur dans mon ventre. Mais l’azur qui me dominait ? Etait-ce celui de ma tente ou celui du firmament ? Les deux, car je fus par la grâce de Dieu, roi de France. Mes fils étaient auprès de moi: Philippe, Pierre et Jean-Tristan. Jean-Tristan ! Vous étiez là aussi, sous les remparts de Tunis, à mes côtés, comme vous le fûtes toujours depuis votre trépas à la prise du château de Carthage. Philippe, vous qui fûtes roi après moi, vous entendîtes mes enseignements, agenouillé près de mon corps décharné. Et vous, Pierre, au milieu de mes chevaliers vous reteniez bien mal vos sanglots !

Ma... fin, mes dernières paroles, après les sacrements et les psaumes ? Vous les connaissez telles que les chroniques les ont racontées. Est-ce vrai, est-ce faux ? Mes dernières pensées, mes remords mes peurs, mes secrets ! Je ne vous dévoilerai rien. Mais Jérusalem bien sûr, Jérusalem !

Quant à ma dépouille, elle fut démembrée après avoir été bouillie dans l’eau et le vin. Une partie resta sur la terre d’Afrique, au milieu de mon armée. Mes entrailles furent transportées sur la nef Montjoie, jusqu’à Palerme, où elles furent gardées à la cathédrale de Monreale, selon les vœux de mon frère Charles d'Anjou, roi de Sicile. Mes ossements, enfermés dans des outres de cuir, furent ramenés au royaume par mon fils Philippe. A Saint-Denis, ils furent placés dans un cercueil et rejoignirent ceux mes ancêtres. En l’an de grâce 1792, les Parisiens mirent à sac la nécropole, violant l’asile des morts. Les tombeaux furent ouverts, les os dispersés, les corps profanés de mille façons. Combien de reines de France et de Navarre, de princesses et de grandes duchesses ont été exhumées de la sorte ? Marie, Louise-Marie, Marie-Adélaide, Marie-Anne... Marie ! Et la mienne dépouille ? Ils l’ont cherchée et cherchée, creusant la terre comme des taupes. Parce que roi canonisé, il m’ont haï et haï. Ils ont cherché et cherché...

Connaissez-vous Sidi Bou Saïd ? C’est un petit village de Tunisie qui porte le nom d’un saint personnage soufi qui y repose. On y entend parfois que les chroniques franques ne disent pas tout et que je suis ce marabout.

Belle histoire en vérité. Est-elle vraie ?
En attendant, je dors...

> A propos de Joseph Lamberton

 

Louis IX est né en 1214 des amours d’un « lion » et de Blanche de Castille, reine « très sage, très belle, très bonne et très franche ». Son père Louis VIII meurt en 1226. A peine âgé de 12 ans, le futur saint Louis est sacré à Reims et monte sur le trône de France. Régnant sous la tutelle de sa mère, ses premières années sont marquées par une confrontation aux grands féodaux et au roi d’Angleterre. Plusieurs campagnes, dont celle de 1229 contre le comte de Bretagne, permettent au jeune roi de vaincre et d’affermir son autorité. Deux ans plus tard, Marguerite de Provence, épousée en 1234, lui donne un fils : Louis. L’année 1244 ! En 1244, la Terre Sainte, conquise de haute lutte par les armées franques, est reprise par les troupes turques et le Saint-Sépulcre est pillé. En 1244, deux cents cathares, refusant d'abjurer leur foi sont brûlés vifs au pied du pog de Montségur. Un bûcher qui n’en finit plus de se consumer... En 1244 enfin, « une grans maladie prist le roy à Paris ». On le tient pour mort et dans tout le royaume des prières s’élèvent pour son rétablissement. On lui présente des reliques, on organise des processions. Le roi se rétablit mais la guérison a son prix : ramener le Golgotha dans le giron chrétien.

Souverain d’une foi ardente, il est le troisième roi de France, après Louis VII (1147) et Philippe-Auguste (1191) à vouloir tenter l’aventure. Mais l'ardeur de ses grands vassaux est médiocre car sa décision fait peser un grand péril sur le pays. Sa mère âgée devra assurer la régence et les Anglais, défaits à Taillebourg en 1242, pourraient saisir l’occasion pour venger l’affront. Ils tentent de raisonner le roi mais le jour de Noël 1245, celui-ci offre à ses chevaliers des manteaux où la croix est cousue. Il n’est plus temps de penser qu’il changera d’avis. Ses trois frères, Robert d’Artois, Alphonse de Poitier, Charles d’Anjou, puis Guillaume de Flandres, le comte de la Marche et tous les grands seigneurs du royaume se rangent derrière leur suzerain. Un seigneur de moindre importance, Jean de Joinville, est aussi de l’expédition. Il se fera l’historiographe de cette épopée.

A Saint-Denis, le roi brandit l’oriflamme et en juin 1248 se met en route, accompagné de son épouse, en direction du littoral méditerranéen. Il a dit adieu à sa mère qu’il ne reverra plus. La flotte chrétienne met à la voile le 25 août 1248, au port d’Aigues-Mortes construit dans ce but, après trois années de préparation minutieuse. Pour transporter les 25 000 combattants et les 8000 chevaux de son armée, le roi a fait construire à Marseille et à Gênes des centaines de nefs, galées et galères. Pour financer son expédition, il a fait appel aux bourgeois des villes et au clergé. Le 17 septembre, Louis IX débarque à Limassol (Chypre) qu’il a choisi comme base statégique. Il y reste huit mois durant l’hôte de Henri de Lusignan. Son projet est de débarquer en Egypte pour prendre à revers les armées musulmanes qui assiègent les débris des états chrétiens de Syrie-Palestine. Dans son esprit, il s’agit de suivre l’exemple des croisés de Jean de Brienne, roi de Jérusalem qui, de 1217 à 1221, avaient tenté de s’emparer des clefs de Jérusalem... au Caire. En plein cœur de la puissance musulmane ! Rejoint par la chevalerie chypriote, Jean II d’Ibelin à la tête de ses soldats de Syrie et les chevaliers du Péloponnèse, le roi lève l’ancre fin mai 1249 pour accoster devant Damiette le 4 juin.

Le sultan es-Sâlih Eiyoub a massé son armée sur les rivages mais elle est repoussée et les croisés entrent le 6 juin dans la cité désertée par ses habitants. Il avait fallu dix-huit mois à l’armée chrétienne pour s’emparer de cette même cité en 1219 ! Louis IX décide alors d’attendre l’arrivée des renforts, des machines de siège et surtout la fin de la crue du Nil. Cette phase de repos est propice aux querelles et à l’indiscipline. Les soldats se livrent à la débauche. Hésitant entre prendre la route du port d’Alexandrie ou le chemin du Caire, le roi se range alors à l’avis de son frère, le comte d’Artois, et lance son armée vers la capitale où réside le sultan.

Survient le désastre de la Mansourah. Face à Louis, deux hommes qui vont le harceler sans relâche: l’émir Fakhr al-Dim (qui avait été adoubé par Frédéric II) et Baibars, un mamelouk turc. Dans la cité de Mansourah qui se referme sur eux, « partout les Franj étaient surpris et massacrés à coups d’épée ou de masse » a écrit Ibn Wassel. L’impétueux Charles d’Artois y perd la vie ainsi que deux cents chevaliers du Temple. La situation s’aggrave encore avec la famine, le scorbut et la dysenterie qui frappent durement l’armée franque. Louis IX, malade aussi, décide enfin de faire retraite vers Damiette. Décision trop tardive : le roi de France et ce qui reste de ses maigres effectifs est fait prisonnier. Menacé de subir les pires tortures, Joinville écrit qu’il répondit aux Mamelouks qu’ « il estoit leur prisonniers, et que il povoient faire de li leur volenté. » Mis à rançon, c’est son épouse la reine Marguerite qui prend la tête de l’expédition. Enceinte, elle avait appris la capture de son époux trois jours avant d’accoucher ! Et au cas où, elle fait promettre à un de ses chevaliers de lui trancher la tête plutôt que de tomber entre les mains de l’ennemi. Non sans mal, elle parvient à réunir la somme demandée et le roi est libéré après avoir entendu le sermont de ses geoliers : « Comment un homme de bon sens, sage et intelligent comme toi, peut-il s’embarquer ainsi sur un navire pour venir dans une contrée peuplée d’innombrables musulmans ? Selon notre loi, un homme qui traverse ainsi la mer ne peut témoigner en justice parce qu’on estime qu’il n’est pas en possession de toutes ses facultés. »

Il rejoint Marguerite de Provence à Saint-Jean d’Acre mais loin de céder aux supplications de sa mère, décide de rester en Orient. En effet, tous les captifs n’ont pas été libérés et il faut assurer la défense des cités chrétiennes. Il releve les défenses des cités de Jaffa, de Césarée, de Saint-Jean d’Acre... et n’hésite pas à conclure une alliance avec « le Vieux de la Montagne », chef de la forteresse d’Alamut, nid d’aigle des Assassins. Il envoie même, mais sans succès, un émissaire franciscain chez les Mongols qui se pressent aux portes du monde musulman et qui, cinq ans plus tard, allaient submerger le califat de Bagdad. En 1254, Louis IX s’embarque enfin pour la France. Sa mère est morte et Jérusalem est toujours coiffée du croissant. En 1270, à la stupéfaction de la cour, il se lancera dans une nouvelle croisade...

La Sainte Chapelle

En août 1239, toute la cour accompagne le roi dans la petite ville de Villeneuve-l’Archevêque, près de Sens. Elle vient à la rencontre de deux frères dominicains qui ramènent de Venise, enfermée dans une caissette d’argent scellées aux armes du doge de la sérénissima et de l’empereur de Constantinople, une des reliques les plus précieuses du monde chrétien: la Couronne d'épines du Christ. Comment ce trésor inestimable, aujourd’hui gardé à la cathédrale Notre-Dame, est-il parvenu en France ?

Dès son accession au pouvoir, Louis IX décide de fortifier les fondations de son royaume sur le plan politique et religieux. De son côté, Baudouin II de Courtenay, empereur de Constantinople manque cruellement d’argent et remet en gage à un marchand vénitien la couronne d’épines de la Passion. Racheté par le roi de France, le précieux dépôt est recueilli devant la foule agenouillée. La couronne est extraite de la caissette et placée dans le reliquaire commandé aux plus grands orfèvres parisiens. Ensuite, le roi et son frère Charles d’Artois, pieds nus et en chemise, la portent sur les 20 km qui séparent Villeneuve-l’Archevêque de Sens. De là, elle est embarquée vers Paris où elle arrive le 18 août. Exposée sur une estrade, elle est ensuite provisoirement transportée dans l'ancienne chapelle palatine Saint Nicolas, à coté du palais. Deux années plus tard, un morceau de la vraie Croix vient la rejoindre puis le « Saint Sang », la « Pierre du Sépulcre », des morceaux de la Sainte Lance et de la Sainte Eponge... Louis IX, tirant parti de l'acquisition de la « Sainte collection » pour affirmer son rôle de chef de la chrétienté occidentale entreprend à l'intérieur de son palais la construction d’ un édifice à la hauteur du symbole : la Sainte Chapelle.

Les travaux débutent vers 1241 et s'achèvent en 1248, un temps record pour l’époque. Aucun document de l'époque ne rapporte l'identité du maître d'œuvre mais il pourrait s’agir de Pierre de Montreuil qui a travaillé à Saint-Denis et à Notre-Dame. Il s’agit en réalité de deux chapelles superposées : une chapelle basse aux voûtes trapues que surmonte l’éblouissante verrière de la chapelle haute. Dédicacée le 25 avril 1248, elle accueille la couronne qui est placée en hauteur dans une châsse d’or et de cristal.

La Sainte Chapelle a été touchée par les vicissitudes du temps et des remaniements en tous genres sous l'Ancien Régime. Deux incendies l'ont endommagé en 1630 et 1776. Les vitraux de la chapelle basse, datant du XIIIème siècle, ont été détruits lors d’une crûe de la Seine en 1690. Sous la Révolution, la chapelle fut dépouillée de ses trésors, certaines statues furent défigurées et tout le mobilier de la chapelle haute a disparu. Quant à la Couronne, durant la Révolution, elle fut considérée comme objet patrimonial et déposée à la Bibliothèque Nationale. Le Concordat de 1801 remit la relique à l'archevêque de Paris, qui l'affecta en 1806 au trésor de la cathédrale Notre-Dame. Elle est placée sous la garde des Chevaliers du Saint Sépulcre de Jérusalem et rarement exposée au public. Napoléon Ier et Napoléon III ont donné chacun un reliquaire pour la conserver. Ce sont ces deux objets qui sont présentés au public dans le trésor de la sacristie. Sauf erreur, la Couronne et d’autres reliques sont offertes à la vénération des fidèles chaque premier vendredi du mois et le vendredi saint du carême catholique.

Saint Louis sous son chêne

Il arriva bien des fois qu'en été il allait s'asseoir au bois de Vincennes, après sa messe, et s'adossait à un chêne et nous faisait asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient une affaire venaient lui parler, sans être gênés par des huissiers ou par d'autres gens. Et alors il leur demandait de sa propre bouche : "Y a-t-il ici quelqu'un qui ait une affaire ?" Et ceux qui avaient une affaire se levaient, et il leur disait : "Taisez-vous tous, et l'on réglera vos affaires l'une après l'autre." Et alors il appelait messire Pierre de Fontaine et messire Geoffroi de Villette et il disait à l'un d'eux : "Réglez-moi cette affaire." Et quand il voyait quelque chose à corriger dans les propos de ceux qui parlaient pour lui ou de ceux qui parlaient pour un autre, il le corrigeait lui-même de sa propre bouche. Je le vis quelquefois, en été, venir pour juger ses gens au jardin de Paris avec une cotte de camelot, un surcot de tiretaine sans manches, un manteau de taffetas noir sur les épaules, très bien peigné et sans coiffe, avec sur la tête un chapeau garni de plumes de paon blanc ; et il faisait étendre des tapis pour nous asseoir autour de lui. Et tous les gens qui avaient une affaire à lui soumettre se tenaient debout autour de lui. Et alors il faisait régler leurs affaires de la même façon qu'au bois de Vincennes, comme je vous l'ai dit auparavant.
Joinville

C’est en rendant la justice que Louis IX gouverna son pays. Et l’instinct populaire ne s’y est pas trompé en gardant essentiellement du roi le souvenir d’une cour de justice sous un chêne. Salomon des temps médiévaux, c’est seulement en prenant garde de faire bien la justice à son peuple qu’il pouvait espérer garder l’amour de Dieu. Il créa notamment les appels qui permettaient à ceux qui avaient été condamnés par un tribunal féodal de faire porter leur cause devant les tribunaux royaux. Soucieux d’affermir le pouvoir royal, il interdit les guerres privées et les duels. Mais justice ne signifie pas tolérance, une notion par ailleurs inexistante dans un royaume très chrétien. Rappelons que c’est Saint Louis qui imposa aux juifs le port de la rouelle : « Une roue de feutre ou de drap écarlate, cousue sur la partie supérieure du vêtement, sur la poitrine et dans le dos, d’une largeur de quatre doigts ».