Wednesday, December 13, 2017
Ce qu'on va lire n'est point la relation d'un fait précis, mais encore moins un récit romancé. C'est un essai de "résurrection du passé ". Nous allons,  en effet, nous appliquer à  faire revivre une époque de notre histoire locale et, dans un cadre reconstitué, évoquer les personnages de jadis qui nous y ont précédés.

Nous n'avons pas eu, à  Saint-Etienne, pour nous y reporter, une " Gazette de Renaudot " consignant les évènements journaliers - encore que, cinquante ans auparavant, notre compatriote Marcellin Allard ait employé, le premier, ce mot " gazette ". - Nous avons, par contre, nos vieux annalistes: Chauve, Beneyton, Thiollière, qui, consciencieusement, notaient les évènements de la vie stéphanoise dont ils étaient les témoins. Nous les suivrons pas à  pas. Nous nous inspirons surtout des oeuvres patoises de l'abbé Chapelon, qui a si profondément pénétré l'âme du bon peuple de Saint-Etienne. Là , sans apprêt et sans aucune préoccupation d'auteur, nous trouvons pris sur le vif les gestes, les attitudes, en même temps que les pensées et les sentiments de cette population qui travaille toujours, souffre bien souvent et, néanmoins, garde vivace, même dans l'épreuve, un courageux optimisme.

Nous sommes [pas en 2010 grands dieux non ! mais ] à  la fin du XVIIe siècle: 1694. C'est la guerre de la Ligue d'Augsbourg. Elle dure longtemps ! Quoique éloignées des champs de bataille, nos populations ont souffert. La famine, provoquée par la guerre, le luxe des uns, la paresse et la débauche des autres, la fraude, l'accaparement des grains, ont créé, dans la cité, une profonde misère. Malgré tout - comme on dirait présentement - "le moral est bon ! " Et on célèbrera de son mieux la fête de Noël, une des grandes réjouissances de l'année !

nouaisdeuxtrs.jpg
En cette veillée du 24 décembre, on se réunit, ainsi que de coutume, entre parents, entre voisins. Depuis quelques jours, on a fait la provision de charbon: les enfants sont allés en ramasser aux alentours des " périerres ".  On a allumé " la grille ". Le brasier, tout rouge éclaire la salle, cependant que certains, pour avoir une plus vive lumière, ont encore éclairé le " crézieu ", qui pend à  une poutre du plafond.

Assis sur des bancs ou des " cabelots ",  tout le monde se presse autour du feu. On raconte des " raffioles " , on fait quelques jeux : le furet en particulier, que l'on pratique même à  la veillée des morts ! Entre temps, on chante les cantiques patois de Chapelon, que tout le monde connaît. Le dernier qu'il a composé a surtout un couplet de circonstance, que l'on dit avec émotion:

" Effant tant dézira
Peu qu'o zavez delibera
De venir sur la terre

Sauva lé gen
Preserva nous de guerre
Et de surgent."

Et voici qu'on entend les cloches. C'est " Barbe ", " Ruillard " et " Sauve-Terre ", les trois de la Grand'Eglise à  Notre Dame - la nouvelle église,
n'y a gin de clouchi
ni de clochi,

comme dit la chanson ! Aux Minimes, à  l'Hôpital, aux Ursulines, ce ne sont que grêles carillons !

A onze heures et demie, on part pour la messe. Malgré la création de la nouvelle paroisse, les vieux Stéphanois ont gardé leur préférence pour la Grand' et c'est là  qu'ils se rendent même s'ils habitent au-delà  de " la  Rivière ". Aucune rue n'est éclairée, et chaque groupe a sa lanterne. On accède sur la " Grande Place " par la rue de Lyon, la rue Saint-Jacques, la rue Froide et la rue Neuve. Chacune se prolonge par un pont sur le Furan. L'un d'eux, le pont du Beurre, n'est pas large ! Traversant le " Pré de la Foire " (Place du Peuple) et franchissant entre les deux tours le " vingtain " , ou mur d'enceinte , on accède à  l'église par la rue de la Ville.  De la porte de Roannel arrivent les habitants de La Pareille et de Polignay. Devant l'église, c'est l'encombrement: la place actuelle n'existe pas, il n'y a qu'une rue étroite, la rue Dauphine.

On pénètre dans la Grand'. Elle est brillamment illuminée. A chaque pilier est adossée la chapelle d'une confrérie de métier et, pour Noël, chacune met son point d'honneur à  fournir un bon poids de " cire ". Le curé est M. Guy Colombet. Depuis 1660, il a quitté la Cour de Versailles où il était prédicateur renommé au temps de Bossuet et de Bourdaloue, pour venir à  Saint-Etienne-de-Furan. Belle intelligence et grand coeur, de suite il a saisi que dans dans cette paroisse ouvrière,  où les crises économiques et sociales sont fréquentes, il faut de la réalité et non des discours !

Et il a organisé la lutte contre le chômage et la misère, créé des écoles gratuites pour les enfants, endigué la hausse des prix des denrées. Autour de lui sont les prêtre sociétaires au nombre de 12, tous Stéphanois, et, parmi eux, le célèbre Jean Chapelon. Avec ce nombreux clergé, les cérémonies ont une grande solennité. Pour la musique, on s'en remet à  Romain Peurière. C'est un artiste et un lettré. Il habite rue de la Ville (n°25). Autour de lui sont réunis l'élite des chanteurs et instrumentistes de la ville. On est sûr, dès lors, d'avoir une exécution magnifique. A l'orgue est le fameux Jadot. Il a, sans doute, été en relation avec Saboly, car il a une prédilection pour " la Provençale " qu'il joue dans les grandes circonstances.

nouaisdeuxcq.jpg

L'office a commencé. Après les chants liturgiques, ce sont les Noëls populaires, surtout ceux de Chapelon, que tout le monde chante à  pleine voix.
Leva te Grabray
Pren toun flageoulet

Il y a de nombreuses communions, car, en plein Jansénisme, la paroisse méritait qu'on dise: " Il y a trois paroisses en France: Saint-Eustache à  Paris, Saint-Nizier à  Lyon, Saint-Etienne en Forest. "

Et, l'office terminé, chacun se retire pour aller réveillonner. On redescend la rue de Ville, on oblique vers la Grenette en passant devant " Le Chien Jaune ". C'est ainsi qu'on n omme la prison, à  cause de l'enseigne de l'auberge du Lion d'Or qui est contigue. On songe alors au terrible Caron, prévôt de police, qui, pour une bagatelle, y envoie le pauvre monde. L'abbé Chapelon a failli, naguère, en savoir quelque chose. Dans un de ses derniers Noëls, il imaginait tous les notables et tous les corps de métier de la ville venant à  la crèche faire leur offrande à  l'Enfant Jésus.

nouaisdeuxqt.jpg

Et il terminait malicieusement:

" Monsieur le prévôt et sa suite
Ont bien voulu se présenter,
Mais il a cru que leur conduite ne ferait que l'inquiéter,
Sortez de cette maison,
Leur-a-t-on dit, mais au plus vite,
Sortez de cette maison,
Car on n'y tient pas garnison."

Sans l'intervention du curé Guy Colombet, Carron aurait envoyé Chapelon au " Chien Jaune ". Chacun rentre chez soi pour réveillonner en famille. Il y a " lou piat de bacon " et, souvent, " ina bella jolena " (une poule). Pour la circonstance, on boira du bon et non pas, comme tous les jours " du vin de pialousse ". D'ailleurs, le lendemain, on peut se reposer: c'est Saint-Etienne, fête chômée. Comme distraction, on ira au pré de la Foire, car c'est le jour de la " loue " des valets et des servantes. Et, le lendemain, on reprendra la travail. Ainsi se passait Noël à  la fin du XVIIe siècle.
 
Notes de la rédaction:

L'auteur: l'Abbé Louis Dorna, bien connu de celles et ceux qui s'intéressent à  l'histoire locale, fut le président des Amis du Vieux Saint-Etienne. Aumonier des Petites Soeurs des Pauvres, on lui doit plusieurs ouvrages  écrits dans les années 1950 dont une "Histoire de Saint-Etienne" et de nombreux articles publiés dans diverses revues locales ou journaux. Le texte que nous utilisons ici a été publié en 1949. Une rue stéphanoise porte son nom. Plutôt que d'utiliser des gravures anciennes ou des photos des rues actuelles, nous l'avons illustré avec les dessins décorant le manège de la place de l'Hôtel de Ville à  Saint-Etienne.
Le couvent des Ursulines a donné son nom à  la place des Ursules. Il a été détruit dans les années 1840.
Celui des Minimes se trouvait à  deux pas (Saint-Louis).
Quelques années plus tard, les trois ponts évoqués ici ont été réunis.
Une inscription gravée dans un de ses murs identifie de nos jours encore la Rue froide.
La destruction de l'Hôtel-Dieu (hôpital) a été décidée en 1888. L'établissement se trouvait aux abords de l'actuel parking Antonin Moine.
Des deux tours évoquées, il reste celle "de la droguerie", place du Peuple