Saturday, October 31, 2020

" La faculté avec laquelle les peuples oublient leurs origines sera toujours un sujet d'étonnement. Les anciens mots les embarrassent autant que les vieux monuments et les vieilles coutumes... En reléguant les fées au rang de mythe (synonyme de falsification), l'Occident ou les Lumières avaient proclamé que l'humanité se trouvait seule au monde et séparée de lui." Graham Harvey et Michel Bréal

Cet article n'a pas la prétention de vouloir faire autorité mais simplement d'offrir quelques propos sur une histoire fascinante.

 

En patois, le fada, avant d'être aux yeux des aveugles le pauvre fou,  est celui qui croit aux fées, fatuae. A la fin du XIXe siècle, dans une société encore très rurale et qui gardait le regard rivé vers le ciel, Alfred Maury faisait remarquer que les Dames étaient le plus persistant de tous les vestiges que le paganisme ait laissé, malgré quinze siècles de Christianisme. Dans les légendes, elles peuvent être les auteurs de bienfaits ou de méfaits. Dans le Forez, nous pensons d'abord aux fileuses du Montbrison, voleuses d'enfants facilement reconnaissables puisqu'elles ont la particularité de porter un caillou sur la tête. Il y a aussi les fées du Gouffre d'Enfer qui une nuit de Noël enfermèrent dans une grotte, pour l'éternité, des chevaliers imprudents qui croyaient pouvoir passer du bon temps avec elles. Il s'agit ici de traditions locales comme il en existe des milliers aux quatre coins de France.

Mais certaines fées se sont distinguées et leurs histoires et leurs noms ont traversé les siècles. Ainsi, dans le cycle arthurien, la Dame du lac qui garde Excalibur dans l'attente du retour du grand roi ou bien la fée Morgane. Mais leurs noms restent surtout attachés aux terres celtes. En revanche, il est une autre fée célèbre dont le nom a traversé toutes les frontières des provinces et des pays, à  tel point qu'on le retrouve dans l'Allier comme dans les Bouches-du-Rhône, dans la Vienne comme dans les Vosges. Nous avons nommé la grande Mélusine.

L'envol de Mélusine,
illustration du Roman de Mélusine de Coudrette

Et par une sorte de paradoxe, c'est le Moyen-Age, "le mâle Moyen Age" pour reprendre les mots de Georges Duby qui en même temps qu'il imposa l'image toute puissante de la Vierge Marie donna dans la littérature une place importante au personnage des fées et en particulier à  celui de Mélusine. Les terres de Poitou et de Vendée sont les plus imprégnées de l'histoire de Mélusine. C'est là  en effet que se concentrent les lieux mélusiniens les plus célèbres, en particulier nombre de châteaux dont on dit qu'ils furent construits par la fée : Mervent, Tiffauges, Vouvent, Parthenay... Elle apparaît pour la première fois dans la littérature latine au début du XIIIe siècle  mais c'est à  la fin du XIVe siècle que son nom se lie à  celui de la famille des Lusignan, grande famille de l'ouest de la France, sous la plume de Jean d'Arras en 1392 dans son Roman  de Mélusine et sous celle de Coudrette en 1401. Il s'agit dans le premier cas d'une histoire en prose, l'histoire de Coudrette étant pour sa part écrite en vers.

L'oeuvre de Jean d'Arras fut commandée par Jean, duc de Berry, comte de Poitou et d'Auvergne qui souhaitait légitimer son pouvoir sur le comté de Poitou face aux Anglais. Il convient de préciser que les Plantagenêts ont aussi incarné aux yeux des hommes du Moyen-Age le lignage mélusinien. Au début du XIIIe siècle, raconte Giraud de Barri, Richard Coeur de Lion disait qu'ils (les rois d'Angleterre) étaient "les fils de la Démone." Jean d'Arras donc, qui prend soin de préciser qu'il a écrit son texte à  partir de chroniques diverses qu'il tient du comte de Salisbury, nous explique les liens qui unissent le Poitou au Forez via les personnages de Mélusine et Raimondin. Il évoque au passage la naissance  mythique du Forez et la lignée de nos comtes. Voici l'histoire brièvement résumée :

Il y avait jadis un roi d'Albanie, c'est à  dire d'Ecosse, Elinas, qui, près d'une fontaine rencontra une femme très belle nommée Présine. De leur amour naquit trois filles: Mélusine, Mélior et Palestine. Mais la mère emporta ses enfants après que son époux eut manqué à  sa promesse de ne pas chercher à  la voir durant ses couches. A l'origine de la faute du mari, il y a Mataquas, le fils d'Elias, né d'un premier mariage. L'histoire se répètera avec Mélusine mais pour l'heure, les trois soeurs décident de venger leur mère et enferment leur père dans une montagne. On retrouve ici certains thèmes de la légende arthurienne: Avalon où s'enfuient les quatre femmes et où repose Arthur, Elinas emprisonné comme le fut Merlin par le sortilège de la fée Viviane. Présine, apprenant ce qu'ont fait ses filles leur jette à  chacune une malédiction: Mélior est enfermée dans le château de l'Epervier, Palestine la bien nommée, dans le roman de Coudrette, doit garder dans une montagne un trésor destiné à  reconquérir la Terre Sainte et Mélusine, chaque samedi, est affublée d'une queue de serpent.

Apparition d'une Dame du Lac à  un chevalier
Gravure de Célestin Nanteuil pour La Jérusalem délivrée (1841)

Dans le même temps, voici Hervé de Léon qui quitte sa basse Bretagne parce que le roi des Bretons le tient pour responsable de la mort de son neveu. Le proscrit  arrive sur les hautes montagnes voisines des sources du Rhône et de plusieurs autres grands fleuves. La contrée n'est pas habitée, si ce n'est par une belle dame qui, près d'une source, lui accorde ses faveurs. Ensemble, ils bâtissent  plusieurs forteresses,  créent des villes et en peu de temps, la région, dont le chevalier est devenu le premier seigneur, devient prospère. Se pose alors la question de donner un nom à  cette terre et comme ils l'avaient trouvé couverte de forêts ils la baptisent Forez. Et c'est ainsi qu'on la nomme encore. Mais dans la saga de Mélusine, les histoires d'amour finissent toujours mal et la dame quitte le chevalier.

Heureusement les vassaux du comte de Forez lui trouvent une autre épouse, qui plus est de haute naissance puisqu'il s'agit de la soeur d'Aimeri, le comte de Poitiers. Elle lui donne trois garçons. Le dernier-né, nommé Raimondin (ou Raymondin), est particulièrement doué. Mais voici qu'Aimeri de Poitiers invite son beau-frère le comte de Forez et ses trois fils en Poitou. Bertrand de Poitiers, fils d'Aimeri, Raimondin et son frère aîné, appelé à  devenir seigneur du Forez, sont armés chevaliers ensemble.  Raimondin, alors âgé de quinze ans, ne rentre pas en Forez. Il reste à  la cour de Poitiers où le destin lui réserve une rencontre, au bord d'une fontaine, encore...

De la même manière qu'on trouve dans l'histoire contée par Jean d'Arras la contamination du mythe arthurien, il semblerait que l'auteur ait également utilisé  les Otia Imperalia de Gervais de Tilbury. Ecrite au début du XIIIe siècle, l'histoire raconte les amours d'une fée avec Raymond, seigneur provençal qui, poussé par la curiosité, arrache le voile qui masque son épouse au bain et perd l'objet de son amour, transformée en serpente qui disparait dans l'eau du bain.

Auguste Bernard, dans son Histoire du Forez, reprend le récit de Jean d'Arras. Guy Ier de Forez eut trois fils. Le premier se fit chartreux, le second lui succéda. Il fut le comte Guy II de Forez. Le troisième enfin, Raymondin, reçut de son père la terre de Marcilly. "Ce Raymondin eut plusieurs enfants de Mellusine, sa femme: le premier, Guy de Lusignan ou Lezignen, devint roi de Jérusalem, le second, Geoffroy de Lusignan, reçut en partage quelques terres en Poitou et en Forez, et fut un des bienfaiteurs du monastère de Beaulieu, en Roannais; le troisième, Hugues, qui porta le nom de la famille, eut plusieurs seigneuries: la Marche, Angoulême, Lusignan, etc; et le quatrième, Amaury qui devint aussi roi de Jérusalem."

Concernant l'origine du nom donné au Forez, il est communément admis que le nom de Forez est la contraction de Forum Segusiavorum, antique nom de Feurs. Le travail du bois en Forez ne date pas d'hier et les lointains Ségusiaves étaient déjà  des scieurs de long réputés. D'autre part, en rapport au blason de la première famille de Forez dont la figure (avant l'adoption du Dauphin) est sujette à  discussion, pour certains il s'agissait d'un Lion de Sable (lion noir) mais certains auteurs évoquent un arbre, en l'occurrence un chêne de sinople (vert).

A propos des origines mythiques du Forez, né de la rencontre d'un chevalier errant et d'une mystérieuse dame, Honoré d'Urfé dans son Astrée proposa plus tard une autre version en faisant du Forez à  ses origines un immense lac qu'assécha Jules César et gouverné ensuite par la reine Amasis au nom de la déesse Diane. Honoré d'Urfé  reprit aussi le thème de la fontaine qu'il nomma fontaine de la Vérité d'Amour. Celle-ci avait la propriété de déclarer par force les pensées les plus secrètes des amants "car celui qui regarde dedans y voit sa maîtresse, et s'il est aimé il se voit après d'elle. Mais si elle en aime un autre c'est la figure de celui-là  qui s'y voit." Grande figure de "la fée à  la fontaine", un des deux archétypes dégagés par Pierre Gallais (l'autre étant "la fée à  l'arbre"), Mélusine est à  rapprocher d'Ondine, une fée aquatique. Mais Mélusine est aussi fée céleste et sylvestre. En un mot, une fée cosmique qui n'est pas sans lien avec les Nonnes, Nornes ou Parques du destin. Dans Les Amitiés Foréziennes et Vellaves (n° 15, 1923) Antonin Bertrand écrivait que dans nos contrées la fée portait le nom de Mélicine "la Tisseuse":

" Tu y resteras lié à  mon destin, jusqu'au jour où, fatiguée de la vie des ombres, je demanderai à  la Mélicine d'autoriser ses Nannes à  nous tisser une nouvelle existence..."

L' histoire de Mélusine est en effet marqué par le destin, la fatalité. Son histoire commune avec Raimondin suit une trame assez semblable à  l'histoire d'Hervé de Léon avec sa première dame. Leur rencontre eut lieu après une mort et près d'une source d'eau. La mort est celle d'Aimeri de Poitiers que Raimondin tue accidentellement au cours d'une partie de chasse. A la Fontaine de Sée, le jeune homme rencontre trois jeunes femmes dont Mélusine. Celle-ci lui propose de devenir son épouse et de mettre ses pouvoirs à  son service à  condition qu'il ne cherche jamais à  l'approcher le samedi, jour de sa transformation animale.


Le fils du comte de Poitiers ayant hérité des terres de son père, l'avisée Mélusine propose à  son amoureux, pour se tailler une part du gâteau, de mettre en pratique le stratagème de Didon, la fondatrice légendaire de Carthage. Raimondin demande au nouveau seigneur du Poitou un domaine qu'il pourra circonscrire dans une peau de cerf. Le seigneur, s'il avait lu Virgile, aurait sans doute refusé le pari mais dans son ignorance accepte le concours et Raimondin gagne un beau petit territoire qu'il encercle dans une lanière finement découpée dans la peau de cerf. Et Mélusine et Raimondin ont tôt fait d'y élever des châteaux et de fonder des villes. La fée on le voit, apparait comme l'instrument de la puissance de Raimondin. Dame féodale, elle lui apporte prospérité et richesse. Elle est, pour reprendre les mots de Jacques Le Goff "maternelle et défricheuse, active et féconde".

Le couple fait pas moins de dix enfants qui, malgré les tare physiques dont ils sont affublés (taches sur le corps, marque animale...), deviendront rois de Bohème, de Chypre et d'Arménie. Trois d'entre eux, Urian, Guion et Geoffroy à  la Grand Dent, s'illustreront souvent en Terre Sainte dans les combats contre les Musulmans.

Raimondin, suivant le conseil de son frère le comte de Forez transgresse l'interdit et découvre le secret de son épouse.

Illustration de Th. Von Ringoltingen

Hélas, Raimondin a lui aussi son mauvais génie en la personne de son frère aîné, le comte de Forez, qui, venu lui rendre visite, lui inocule le soupçon. Mélusine ne le tromperait-elle pas ? Et l'irréparable se produit. Raimondin un samedi observe son épouse au bain et découvre son secret : tout le bas de son corps, jusqu'au nombril, est en réalité une queue de serpent. Il pardonne à  son épouse et chasse son frère mais Geoffroy leur fils turbulent et batailleur, incendie le monastère de Maillezais et tue Fromont, son propre frère. Fou de douleur, Raimondin accuse son épouse, " une très fausse serpente " , d'être responsable des tares et des méfaits de sa progéniture. Mélusine s'enfuit par une des fenêtres du château, survole la tour de Lusignan en poussant des cris déchirants et disparaît à  jamais, si ce n'est pour revenir annoncer la mort à  ses proches trois jours avant leur trépas.

Le comte de Forez meurt défenestré et c'est Raymonnet,  un de ses neveux, fils de Mélusine et de Raimondin, qui devient comte de Forez. Quant à  Raimondin, il finit ses jours dans un monastère tandis que Geoffroy administre ses terres poitevines qui reviendront plus tard à  son frère Thierry. Voici dans ses grandes lignes l'histoire de Raimondin et de Mélusine.

Pourquoi le Forez  joue-t-il un rôle important dans cette histoire et dans quelle mesure la réalité historique s'inscrit-elle dans le mythe ? En premier lieu, il convient de préciser qu'on ne trouve nulle trace d'une Mélusine réelle dans le lignage des comtes de Forez, pas plus d'ailleurs que dans celui des Lusignan. Ce nom, Lusignan, était dévolu à  une famille originaire du Poitou qui s'illustra en particulier en Terre Sainte. Citons le désastreux Gui II de Lusignan qui fut roi de Jérusalem après avoir épousé Sybille de Jérusalem. Auguste Bernard dans son Histoire du Forez fait de Guy de Lusignan l'aîné des enfants, nés des amours de Mélusine  et de Raimondin. Guy perdit Jérusalem et ses descendants furent, après la conquête musulmane de Saladin, les rois de Chypre et d'Arménie.

Cette famille, comme beaucoup d'autres familles prestigieuses des anciens temps, revendiquait une ascendance magique. Elle prétendait pour sa part descendre en droite ligne des amours de Raimondin et de Mélusine. On retrouve ainsi dans son nom la même racine que dans celui de Mélusine. Au moment où Jean d'Arras rédige son roman, le roi Léon de Lusignan, roi de la Petite Arménie est défait par les Musulmans et se réfugie en France où il cherche à  susciter, sans y parvenir, l'alliance des princes pour la reconquête de son royaume. Coudrette, qui écrit après d'Arras, pensera aussi qu'un Lusignan peut renouveler le lignage en Palestine. Souvenons-nous de Palestine justement, soeur de Mélusine qui, dans une montagne (le Mont Canigou), garde le trésor destiné à  cette reconquête.

Une Mélusine plus moderne, dessinée par Louis Blombed en 1900

" Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à  tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée."
Gérard de Nerval, El desdichado

Concernant le Forez et au regard de l'Histoire, les liens entre notre région et le Sud-Ouest en particulier sont le résultat d' alliances complexes. En 1324, Jeanne de Bourbon épousait le Comte Guy VII de Forez. Lorsque leur fils aîné Louis fut tué à  la bataille de Brignais, le Forez passa aux mains de leur autre fils, Jean II qui n'avait pas toutes ses capacités mentales. Mal conseillé par son oncle Renaud, seigneur de Malleval, il alla jusqu'à  vendre le Forez au duc d' Anjou pour 30 000 francs-or ! Autrement dit, les Anjou étaient désormais, par contrat, les maîtres du Forez ! Le Forez est alors, dans les faits, administré par sa mère Jeanne de Bourbon qui le défend contre les pillards anglais. En 1371, cette dernière marie sa petite fille Anne-Dauphine avec Louis II de Bourbon. Le contrat passé entre le faible Jean II de Forez et le duc d'Anjou fut annulé par le désistement du duc d'Anjou, sous l'arbitrage du Roi Charles V et au profit du duc de Bourbon qui mit la main sur le Forez.

La soeur de la grande Jeanne de Bourbon, Marie de Bourbon, avait épousé en premier mariage (1330)  un Gui de Lusignan, prince de Galilée et de Chypre. De cette union naquit un fils, Hugues, décédé en 1385 à  Chypre. A sa naissance, il avait donc pour oncle un comte de Forez. Marie de Bourbon, qui fut un temps Marie de Lusignan avant d'épouser en secondes noces Robert d'Achaie, empereur titulaire de Constantinople, s'éteignit en 1387, quelques années avant l'écriture du roman de Jean d'Arras.

Dans le même temps encore, une troisième soeur, Béatrice de Bourbon épousait en 1334 Jean de Luxembourg, roi de Bohème.

Il suffit pour boucler la boucle de revenir maintenant un court instant aux amours d'Anne-Dauphine de Forez et du Duc Louis II de Bourbon. Ils eurent un fils, Jean, né en 1380, qui succéda plus tard à  son père sous le titre de Jean Ier, duc de Bourbon, comte de Forez, etc. Il épousa Marie de Berry, duchesse d'Auvergne et fille de Jean, duc de Berry et d'Auvergne, comte de Poitou. Celui-là  même qui commanda à  Jean d'Arras Le Roman de Mélusine en 1392.

On peut retrouver dans l'histoire de Mélusine telle qu'elle fut racontée par Jean d'Arras de nombreuses allusions à  ces alliances entre les familles de Bourbon-Forez, Lusignan et Berry. La légende et le réel se télescopent sans cesse.  Mélusine et ses soeurs peuvent être Jeanne, Marie et Béatrice de Bourbon, le comte de Poitiers, Jean, duc de Berry et comte de Poitou, commanditaire de l'oeuvre de Jean d'Arras, un des fils de Mélusine, devenu roi de Bohème s'incarne dans Jean de Luxembourg, époux de Béatrice de Bourbon et beau-frère de Jeanne de Bourbon ...

Blason des Lusignan
"burelé d'argent et d'azur de huit pièces"

Nous pouvons supposer aussi qu'Honoré d'Urfé s'est peu ou prou inspiré, entre autres, des mythes mélusiniens dans son Astrée. Au passage, la famille d'Urfé avait pour sainte patronne Sainte Catherine d'Alexandrie. On retrouve aussi à  propos de cette Sainte orientale le souvenir des Lusignan. En effet, c'est Etienne de Lusignan qui propagea l'idée que Sainte Catherine était une fille des Rois de Chypre. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ces Lusignan n'avaient pas froid aux yeux ! Mais il reste intéressant de constater encore cette analogie, aussi ténue soit-elle, entre les Lusignan et cette autre grande famille forézienne qui, comme elle, se réclamait d'une origine animale puisque son nom viendrait de " Loup ". Vert céladon et bleu mélusine...

Mais existe-t-il dans le paysage forézien des signes tangibles de ce lien mythique avec la fée Mélusine ? Nombreuses sont les sculptures dans les églises de Vendée, en Poitou, en Bretagne et ailleurs illustrant Mélusine et sa semi animalité. Ses jambes ayant tantôt la forme d'une queue de serpent ou celle d'une queue de poisson. Mais il convient de préciser que la présence de serpents en lien avec la représentation de la femme ne renvoie pas nécessairement à  la fée. Le thème est fréquent et symbolise la luxure. Le portail de l'église de Bourg-Argental possède une telle sculpture où l'on peut distinguer des serpents s'enroulant autour du corps d'une femme. Or, dans l'histoire de Mélusine, le personnage ne possède pas ce vice. Au contraire, comme nous l'avons vu, ce sont plutôt les hommes qui jouent les Pandore et ont le mauvais rôle !

A notre connaissance, il n'existe pas dans le Forez de sculpture de Mélusine. Signalons toutefois qu'il existait jusqu'au milieu du XIXe siècle une sculpture étrange. Elle se trouvait à  l'entrée de l'église de Marcilly-le-Châtel et contrairement aux représentations "classiques", celles d'une femme à  moitié serpente, elle représentait une femme allaitant deux serpents. On a pu lire aussi, ici ou là , qu'il s'agissait encore d'une représentation de la luxure.  A propos de cette représentation, voici ce texte extrait des archives personnelles de la famille de Marcilly (qui a donné son nom au village) et que nous a aimablement communiqué M. Geneyton. Il se pourrait que l'étrange sculpture en question soit en réalité une sculpture du Christ endommagée :

"La Mure dit qu'à  Marcilly, sur le frontispice de l'église paroissiale, paraît une pierre enchâssée de couleur différente des autres pierres du portail, sur laquelle est taillée en relief la figure monstrueuse d'une femme qui allaite des serpents " que notre bon chanoine croit être Mélusine. Il existait effectivement sur l'ancienne façade de l'église démolie en 1852, un bas relief qui fut retrouvé au dessus du portail, sous une couche de crépissage, et cédé à  Madame de Marcilly. C'est une sculpture du XIe ou XIIe siècle finissant, fort remarquable. Elle représente Notre Seigneur, assis la tête ornée du nimbe crucifère, bénissant de la main droite et tenant un livre de la gauche. Il est accosté de deux apôtres également assis et les pieds nus, la main droite ouverte et levée en signe d'admiration et tenant de l'autre des attributs assez difficiles à  reconnaître. Le personnage de gauche porte peut-être une clef, ce serait alors St Pierre, celui de droite a peut-être un livre. La tête du Christ a beaucoup souffert, les apôtres ne sont pas nimbés... Les figures sont enfermées dans un cadre rectangulaire... ce cadre est orné d'une espèce de zigzag curviligne et les angles supérieurs sont recouverts par des feuilles absolument comme dans les cadres de tableaux modernes. Il y a des apparences que c'est bien la prétendue Mélusine. La tunique et la robe du Christ, dont la tête était peut-être déjà  mutilée, auront pu le faire prendre pour une femme. Cependant on ne voit guère comment on a pu croire que ce personnage allaitait des serpents, et d'autre part, on ne s'explique pas le silence de La Mure sur les deux personnages qui l'accompagnent ! Le bas relief est taillé dans un calcaire blanc, sa largeur est de 0m70, sa hauteur de 0m58 au milieu et de 0m 54 sur les côtés."

De son côté, La Tour Varan, dans sa Chronique des châteaux du Forez, nous a laissé cette interprétation. Dans l'esprit de l'érudit devait certainement vivre encore le souvenir de l'Abbé Fialin et des " Bleus ", un groupe de Bonjouristes millénaristes, lointains héritiers du jansénisme  et qui tenaient fief à  Marcilly:

"C'est la religion catholique et romaine, les serpents qu'elle allaite maternellement quoiqu'ils lui dévorent le sein, représentent les hérésies nées du Catholicisme et déchirant les entrailles de cette mère féconde qui donne le jour à  des Abels prédestinés, en même temps qu'elle enfante des Caïns."

A quelques pas de l'église s'élève le château Sainte-Anne. Construit par la famille de Marcilly, il était en possession de la famille de Forez et passe en tant que tel pour avoir hébergé Mélusine. Certains auteurs parlent de Marie de Lusignan, une des soeurs de Bourbon qu'ils identifient à  la Mélusine de la légende. Théodore Ogier en 1856 nous dit au sujet du château :

"Cette seigneurie fut donnée en apanage en l'année 1400, par Louis, Duc de Bourbon et Comte de Forez, à  son fils Jean, à  l'occasion de son mariage avec Marie de Berry, fille aînée de Jean de France, Duc de Berry. Jean ayant succédé à  son père en 1410, comme duc de Bourbonnais, sa mère Anne-Dauphine reprit le gouvernement du comté de Forez qui lui appartenait en propre, et on la voit, en 1414, nommer pour capitaine-châtelain de Marcilly Bertrand de Bouthéon."

Souvenir de la fée au château Sainte-Anne

C'est très anecdotique mais Mr Chazal nous indique encore sur cette commune un nom de lieu qui n'existe plus aujourd'hui mais qui reste fort intéressant. Il renvoie à  l'idée de lumière qui s'attache à  celui de Mélusine : La Clarmonde. Cette appelation renvoie au prénom féminin Esclarmonde qui peut se traduire par " Eclaire le monde ". Ecoutons Henri Dontenville :

"Mélusine est une divinité apparentée à  la notion de lumière. La France compte des toponymes partout semblables, Lusignan, berceau de Mélusine, Lézignan, Lésigneux, Lusigny... dans lesquels transparaît la notion de lumière, de blancheur, de clarté, caractéristique qui conviendrait à  cette déesse Lucine, correspondant à  Lucie. Il rappelle que cette parenté avec la lumière trouve écho dans les noms de Luxembourg par exemple ou Lusitanie (Portugal), le dieu Lug des anciens Celtes et tous les noms géographiques qui en découlent."

« Mélusine après le cri, Mélusine au dessous du buste. Je vois miroiter ses écailles dans le ciel d'automne. Sa torsade éblouissante enserre maintenant par trois fois une colline boisée qui ondule par vagues, selon une partition dont tous les accords se règlent et se répercutent sur ceux de la capucine en fleurs. Mélusine, c'est bien sa queue merveilleuse, dramatique, se perdant entre les sapins dans le petit lac qui par là , prend la couleur et les filets d'un sabre. Oui, c'est toujours la femme perdue, celle qui chante dans l'imagination de l'homme, mais au bout de quelles épreuves pour elle, pour lui, ce doit être aussi la femme retrouvée. Mais tout d'abord il faut que la femme se retrouve elle même, qu'elle apprenne à  se reconnaître à  travers ces enfers auxquels la voue sans son secours plus que problématique la vue que l'homme en général porte sur elle. » André Breton, Arcane 17

Cette précision tombe à  point pour écrire qu'une  commune près de Montbrison porte le nom de Lézigneux. Et c'est sur cette commune, près du hameau de Valensanges qu'eut lieu en 1888 un événement magique et oublié. Le 19 juillet, Jean-Auguste Bernard, un jeune garçon de treize ans qui allait chercher du bois aperçut un serpent. Comme il cherchait une pierre pour le tuer ou le faire fuir, il vit soudain un pied posé sur le reptile. Il déclara avoir levé les yeux et vu devant lui se tenait une dame vêtue de blanc, un manteau bleu avec des étoiles sur les épaules et la tête ceinte d'une couronne.

"Le serpent roulait des gros yeux sous les pieds de la dame mais ne pouvait sortir, devait raconter l'enfant. Je l'ai tué comme me le demandait la dame et il n'en resta qu'une peau qui sentait mauvais et une boule de feu qui est rentré dans la terre. La dame me souriait..."

Vingt apparitions devaient suivre, la dernière le 29 septembre devant 8000 personnes ! Ainsi que quatre guérisons miraculeuses ! Quant au petit paysan, il se fit prêtre et devint un familier du Pape Benoit XV. Pour un peu, Valensanges aurait pu devenir un nouveau Lourdes. Aujourd'hui une petite chapelle et une statue de la Vierge marquent l'endroit des apparitions.

C'est enfin avec l'artiste forézien Olivier Ott que nous achèverons notre modeste exposé. En vous livrant sa perception de la fée,  c'est toute l'idée de Mélusine qui est résumée :

"Cette fée à  l'enfant est une anté-madonne, comme on dit anté-Christ, au sens de précédente et de contre. Précédente parce que la déesse-mère est bien antérieure à  Myriam-Marie. Contre parce qu'on représente la Vierge foulant aux pieds le serpent originel, séparation injuste du corps sacré de la Nature en deux tronçons ennemis."

Mélusine, par Olivier Ott
fer blanc, caoutchouc et acier zingué (2004)
Musée d'Allard, Montbrison

Merci de votre attention et surtout pour vos précisions ou rectificatifs éventuels.