Saturday, October 31, 2020

 

Il nous invite à  nous asseoir. L'homme est souriant, affable. Il évoque les misères du monde. Il parle, peiné, de certains de ses voisins français qui ont des soucis, de la guerre et d'une fille de la communauté, journaliste en Irak. D'autres hommes sont assis avec nous dont un vieux monsieur silencieux qui est salué avec beaucoup de respect. On devine qu'il est un dede. Dans la salle d'à  côté, on s'affaire aux derniers préparatifs. Le cem va bientôt débuter.

 

Quelques jours plus tôt, nous avions pris rendez-vous avec Ali Emiroglu, le président de l'Association Culturelle et Démocratique des Alévis d'Anatolie. Son siège est situé en face de l'hôpital de la Charité. On le remarque facilement avec son nom peint en bleu entouré de deux colombes de la Paix. Dans la vitrine un instrument de musique est exposé. C'est un baglama, une sorte de luth. Des hommes jouent aux cartes dans la première pièce où est accroché au dessus du bar un portrait de Mustafa Kemal Ataturk. " J'ai rejoint mon père en France en 1973, nous explique M. Emiroglu. J'avais 17 ans. Je venais d'Anatolie de l'est (l'extrême est de la Turquie, ndlr), d'un village sans mosquée située à  300 km de l'Arménie."

 

Il a fondé l'association en 1997. Elle tente de regrouper les alévis de la région: une petite cinquantaine de familles sur Saint-Etienne et une centaine dans la région stéphanoise. L'association donne des cours de turc, des cours de baglama. La musique joue un rôle très important dans la culture alévie. Cette communauté cultive une certaine discrétion. Son particularisme religieux, ses spécificités politiques - "nous sommes gauchistes", dit M. Emiroglu - philosophiques et culturelles, lui ont offert, au fil des siècles, des rendez-vous avec l'Histoire douloureux. Le massacre de Sivas, dans la Turquie moderne, où l'islam sunnite est majoritaire parmi les communautés religieuses, n'est pas si lointain (1993). " Nos parents, explique Sukran, ont ramené de Turquie leur mentalité un peu craintive. L'éducation fait qu'on est toujours resté un peu dans la méfiance, même si les choses évoluent. Dans cette idée qu'on n'avait pas le droit de dire, ou de faire, qu'il faut faire attention, qu'on n'est pas reconnus."

 

Les alévis seraient, d'après la Fédération Union des Alévis en France, au nombre de 150 000, presque autant au Benelux et 900 000 en Allemagne. " La croyance alévie, nous explique Sukran, prône la non-violence, l'amour et le respect de soi et des autres. Et de ne pas voir les gens en tant qu'homme ou femme mais toujours en tant qu'être humain." " Etre humain passe avant la religion", insiste M. Emiroglu. Le président de l'association est aussi un dede; le guide spirituel. " On ne peut pas devenir dede. On l'est comme son père ", nous dit-il... Il n'y a pas de hiérarchie. Il a lui-même un dede, qui a un dede,... Chacun est responsable de soi et des autres.

 

La religion est le résultat d'un syncrétisme qui puise dans différentes croyances: le chamanisme, le soufisme... Dans la salle où nous discutons, qui sert aux cérémonies, des portraits colorés d'Ali et de ses fils Hassan et surtout Hussein décorent les murs. L'islam chiite considère Ali, l'époux de Fâtima, fille de Mahomet, comme le successeur légitime du Prophète. Comme les chiites, les alévis vénèrent Ali et sa lignée: les douze imams. Le douzième imam étant l'imam "caché", le madhi qui reviendra à  la fin des temps.

 


 

Mais il se distingue de l'Islam sunnite et/ou chiite sur de nombreux points. Concernant les cinq piliers, les alévis ne pratiquent pas la prière, pas dans sa forme musulmane et encore moins cinq fois par jour. Nulle obligation non plus d'aller à  La Mecque. " Nos fautes sont nos fardeaux. On ne s'en lave pas", illustre Sukran. Ils ne fréquentent pas la mosquée et n'observent pas le ramadan. Ils pratiquent leurs propres jeûnes, comme celui de 12 jours pendant Muharrem pour commémorer le martyre d'Hussein à  la bataille de Kerbala.

 


 

Le cem auquel nous allons assister clôture un jeûne de trois jours en février en l'honneur du prophète Hizir, une figure énigmatique du Coran. " C'est le Saint des moments difficiles, qu'on appelle quand on a besoin d'aide ", nous avait dit Sukran. Sur les sol les tapis ont été déroulés. Toute la cérémonie va se dérouler en langue turque. Mais Sukran nous fera l'amitié de quelques explications.

 

Une cinquantaine de personnes sont réunies, hommes, femmes et enfants, bébés aussi qui gambadent un peu au milieu de la salle. La plupart des femmes ont les cheveux couverts. Plus ou moins couverts. On est plus dans la symbolique que le rigorisme. Quelques jeunes femmes même, qui vont tenir un rôle important dans la cérémonie, vont têtes nues. Une d'entre elles porte son joli foulard sur les épaules. " Personne n'est obligé ", précise Sukran. Au quotidien, elle-même ne porte pas de voile mais pour l'occasion elle en a mis un, par respect pour les femmes plus âgées, plus marquées par la tradition.

 


Haci Bektas Veli, saint fondateur du Bektachisme et descendant du Prophète, un courant proche de l'Alévisme et qui a aussi essaimé dans les Balkans. En Turquie les deux mots sont souvent associés: Alévisme-Bektachisme.

 

Ali Emiroglu préside la cérémonie. A côté, de lui, assis sur le sol, le Rehber, qui l'assiste. C'est également un dede. C'est le monsieur qui nous a accueilli, mentionné en début de texte. A côté a pris place le fils d'Ali Emiroglu. Il est l'ozan, le chantre, avec son luth. Trois générations de dede sont présents. De part et d'autre se sont installés les hommes, des anciens plutôt. En face, il y a les femmes, également assises sur le sol, sauf les plus âgées, dans des fauteuils. Un seul participant restera debout tout au long du cem. C'est le "surveillant" dont nous avait parlé M. Emiroglu. Le rehber, l'ozan, le "surveillant", ce sont trois des douze disciples qui, au cours du cem, assurent chacun un "service mystique". Chacun des douze a un rôle précis, riche de symboles: celui qui s'occupe des bougies, celui ou celle qui distribue l'eau, le "balayeur", etc.

 


 

En préambule, M. Emiroglu s'adresse à  tous, présente aux jeunes le cem et les trois jours qui ont précédé. L'ozan entame un premier morceau de musique, mélancolique. Après avoir béni l'assemblée, dans son rôle de juge de paix, il demande si certains ici sont fâchés les uns envers les autres. Se succèdent les prosternations collectives ou particulières, les hymnes, psalmodiés par les hommes, l'assemblée la main sur le coeur ou qui suit le rythme en tapant sur ses genoux, les bénédictions, celle par exemple des mets apportés par chacun et qui seront partagés au cours du repas,... Il y a aussi le Sema, très important. Sema signifie le ciel. Ce n'est pas une danse. Disons une gestuelle mystique. Ce sont ici des enfants qui l'exécutent, en formant un cercle, et en produisant des mouvements particuliers. Ainsi celui de tourner la paume de la main vers son visage, tout en marchant en cercle... " Je suis le miroir du monde, puisque je suis un homme...", dit un poème alévi.

 


 

Un autre service du rituel, celui du balayage, signifie "nettoyer devant notre porte, notre esprit". Un autre moment rappelle fortement l'épisode de la bataille de Kerbala. Un peu d'eau est distribué à  tous. Hussein, le 3e imam, second fils d'Ali, petit-fils de Mahomet, successeur d'Hassan, son frère, affronta avec ses maigres troupes (72 hommes, femmes et enfants), à  Kerbala, l'armée de Yazid, le calife omeyyade, infiniment plus nombreuse. C'était en 680 de l'ère chrétienne, en Irak, au moment du schisme. Ils furent exterminés après avoir souffert les affres de la soif, excepté son fils Ali, le 4e imam. C'est également en souvenir de ce martyre que les Alévis s'abstiennent de boire de l'eau claire durant le jeûne de Muharrem.

 

Et à  la fin du cem, plus court qu'à  l'accoutumée, c'est une longue mélopée triste qui s'élève dans l'arrière salle de la rue Fougerolle. L'assemblée se met debout. Nous faisons de même, invité par une jeune femme, avec beaucoup de délicatesse, à  mieux voir. Les noms de Kerbala et Hussein résonnent. Le moment est très solennel, empreint d'un profond recueillement. Des femmes pleurent. Il sera suivi d'une longue prosternation, le surveillant toujours debout, arc-bouté sur son bâton...