Monday, March 01, 2021
batav.jpg Il y a quelques mois, on apprenait que le tribunal de commerce d’Orléans avait confié la reprise de la verrerie Duralex de La Chapelle-Saint-Mesmin (Loiret) à un groupe de nouveaux actionnaires. 200 des 240 emplois devraient être conservés. Un sursis supplémentaire, donc, pour le site qui vit naître à la veille de la Seconde Guerre mondiale le célèbre verre gigogne de Saint-Gobain. En attendant peut-être de nouveaux déboires.


Sa consoeur ligérienne, elle, a bu la tasse et ce même tribunal de commerce a mandaté Me Jean-Claude Renard, un commissaire-priseur parisien pour liquider l'ensemble du site. Ce 30 juillet 2008, 2e jour de vente publique, ce sont des tonnes de ferraille qui sont à saisir sur tout le site (6,5 hectares !). Le catalogue détaille le matériel: 62 km de racks à palette long de 6 à 8 mètres de haut, chaque travée pouvant supporter 1,4 tonnes, nombreux tonnages de métaux divers (cuivre, acier, aluminium, inox...), charpentes et toitures métalliques de tous modèles, des treuils, des balances... Jusqu'à un four de fusion de verre d'un débit de 80 tonnes/jour. "Finalement tout ça, ça appartenait aux ouvriers... enfin c'est comme ça...", lâche un vieux Ripagérien qui travaillé aux Etaings, tous proches, et qui visite pour la première fois.

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Dans l'allée centrale de l'usine, une draisine diesel roule le long des rails pour faire place aux acheteurs qui arrivent peu à peu.  La locomotive est conduite par Daniel. C'est l'un des rares anciens que je pourrai interroger ce jour. Il a travaillé sur le site pendant plus de 30 ans, notamment comme technicien d'entretien. Depuis deux mois, il a retrouvé les lieux pour débarrasser le matériel destiné la vente. "Ça me chagrine pas plus que ça en fait", dit-il. Mais si il en a prit son parti il n'est pas besoin d'être un fin psychologue pour deviner le vague à l'âme: " J'ai revu le matériel que je connaissais, voilà quoi, ça s'est terminé comme ça, bon...".

Mais verrier, c'est quand même un métier "un peu spécifique"."Verriers et fiers de l'être !", proclame une inscription à l'entrée de l'usine, à côté d'une autre vouant aux gémonies un ancien directeur général. "Comme les mineurs un peu, explique Daniel. C'est des métiers un peu durs. Il y a une mentalité qui s'installe parmi les verriers, comme parmi les mineurs. C'est le coup de chaud, c'est les problèmes aussi, les incidents de fours, d'incendie, des trucs qu'on a eus ici..."

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Je poursuis ma visite tranquillement, avec l'impression, parfois, de pénétrer dans les entrailles d'un vaisseau spatial. Des poussières bleutées constellent le sol. J'en profite car dans deux heures, les acheteurs seront plusieurs centaines, venus des quatre coins de France, parfois de l'étranger, pour désosser la carcasse de la dernière verrerie de la vallée. Une autre inscription en grosses lettres, taguée rageusement, rappelle que l'usine fondée par Joseph Hémain a fêté ses 100 ans en 2006 (voir notes).
 


Fin 2006, quelques mois à peine après qu'un autre four eut été coulé définitivement (c'est à dire, en théorie, pour mieux le reconstruire) le Préfet de la Loire avait décidé la coulée du second four, neuf celui-là, mais cette fois dans l'idée de préserver l'outil de travail. Ce que tous espéraient. "Le four s'arrête mais pas la recherche de solutions pour le redémarrage de l'activité", proclamait un tract syndicaliste. Surtout afin d'assurer la sécurité des salariés. La cause en était des impayés de factures de gaz et d'électricité. Sinan Solmaz en effet, le propriétaire de Duralex, ne s'acquittait alors pas plus de ses obligations envers les salariés que de ses factures, mettant en péril l'environnement, les salariés et la population. Alors le four avait été mis à l'arrêt froid, une opération très délicate, progressivement, durant plusieurs jours. Au son des sirènes et du tocsin. "Quel beau cadeau !", ironisent encore les murs.

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Moules et plâtres

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Je rencontre Franck. Il est venu de Rennes pour acheter de la ferraille. C'est son métier. Il achète pour "revendre à des petites entreprises qui n'ont pas trop d'argent." Il était déjà là hier lors de la vente du matériel. Des centaines de lots sont partis: étagères, casiers métalliques, armoires, scotcheuses, convoyeurs, groupes électrogènes, bouteilles d'oxygène, escabeaux, perçeuses à colonnes, postes à souder... Jusqu'à la locomotive, partie à 3000 euros semble-t-il. Une machine que Franck a acheté 1200 euros, une fois remise en état, sans garantie, il la revendra 2500... "pour payer mes charges". "Et je fais le tour des boites qui ferment. Et il y en a beaucoup...", dit-il goguenard, avant de sortir une belle tirade, où il exprime pour son compte son dégoût de "l'Etat français" et de sa "paperasserie".

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Dans un bâtiment, Mohammed passe en revue ses achats: du mobilier de bureau, des armoires métalliques, des chaises... pour meubler la maison, pour la famille. "C'est une grande vente; tout le monde arrive à trouver sa vie", dit-il.  Il s'applique à vider les tiroirs. Sur les murs, au dessus des ateliers, sur les cantines, des photos, des faire-part de naissance, des posters des anciens Verts sont encore accrochés. Sur le panneau du CE, les tracts et les communiqués de la CGT sont toujours punaisés: "Stop à la casse organisée ! Duralex doit vivre !"
J'en récupère un ou deux; ils me serviront à la rédaction de cet article.

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Des histoires de paraison...



A 10 heures, l'hallali reprend. Un petit lot de quelques centaines de réfractaires, rondelles et chemises, vendu 90 euros; un lot de palettes, enlevé 200 euros... Un lots de racks, adjugé 24 600 euros, un autre, dont les enchères ont débuté à 5000, est adjugé à 56 100... Les acheteurs ne pourront enlevé la marchandise qu'après avoir été mis en relation avec l'acquéreur du site sur les bords du Gier. Sans doute, la municipalité qui, avec EPORA et Saint-Etienne Métropole, a déposé un droit de préemption. La vente aura rapporté 1,5 million d'euros. La structure métallique  pesant environ 15 000 tonnes, a été vendue à elle seule 1,05 million d'euros à l'entreprise Recyclage Déchets Service (RDS), de L'Horme. La somme recueillie sera reversée aux créanciers de la société Duralex International France, qui accuse un passif d'une trentaine de millions d'euros.

A propos d'EPORA,  parmi les curieux qui accompagnent le cortège, on trouve un membre d'En Rue Libre. Depuis 2007, son association a investi la friche Mavilor de Lorette sur la base d'une convention passée avec l'Etablissement public foncier. Elle travaille sur un nouveau projet, dans la lignée ce qu'elle avait proposé sur l'usine Tissafil de Grand Croix. Cette nouvelle installation serait bien sûr consacrée aux derniers Verriers de la vallée.

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Notes:

En 1833, il y avait 30 verreries à Rive-de-Gier. Les verreries Hémain Frères ont été fondées en 1906 par Joseph et Claude Hémain. A l'origine, elles fabriquaient à la main du flaconnage de pharmacie et de parfumerie. L'acquisition d'une autre verrerie, à vitres, a permis une extension importante. Dans les années 1930, l'achat de nouvelles machines permit d'accroître considérablement la production. Dans les années 50, près de 500 personnes y travaillaient. En 1958, elle fusionna avec Souchon-Neuvesel. Une autre verrerie célèbre, la verrerie Richarme, a fermé ses portes en 1958. Elle fut détruite en 1964.

Les stigmates

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